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Si l'enquête à laquelle je me suis livré pour la Nouvelle Revue Française ne nous indique pas une «orientation» bien nette des musiciens français, si la banalité de mon butin m'a un peu déconvenu, cette enquête m'a tout de même permis de rapprocher mes expériences, dans le domaine musical, de celles, quotidiennes, que je fais dans le mien, celui de la peinture.
Quand on n'est plus tout jeune, point encore tout à fait vieux, mais en contact avec les générations montantes, en sympathie avec elles, il vous est loisible de prendre une vue d'ensemble des esprits d'une époque. Comparant les uns avec les autres, j'en arrive à cette conclusion, qu'il n'y a plus de positions faites; les thuriféraires et les détracteurs sont si dénués de raisons, qu'on devrait en rire, si, engagés dans la lutte, le sentiment de notre conservation personnelle ne nous forçait parfois à crier: Gare! je suis là, très vivant; vous me niez, mais j'existe, comme vous; j'ai les mêmes droits que vous à produire, et j'y suis déterminé!
Le premier qui a osé des quintes successives défendues en ancienne orthographie musicale, est assurément un novateur. J'apprécie le tableau de la Grotte, dans le Pelléas de Debussy, qui est plein de ces quintes; mais si nous parlons de musiciens français, je serais plus fier d'avoir imaginé le motif d'amour du Roméo de Berlioz. Un beau thème mélodique est tout de même ce qu'il y a de plus rare. Une singularité, une bizarrerie tonale, délicieuse de fraîcheur, à la première audition, pouvant être répétée, systématiquement, à l'infini, cessera bientôt d'être supportable. L'originalité d'une œuvre, si elle ne consiste qu'en cela!…
M. Canudo écrit: «L'innovation contemporaine est dans la transposition de l'émotion artistique du plan sentimental dans le plan cérébral» (Manifeste cérébriste, février 1914, Figaro). «On veut des gammes nouvelles de formes et de couleurs, on veut la jouissance de la peinture par la peinture, et non par l'idée littéraire ou sentimentale qu'elle doit illustrer.»[14]
[14] Après avoir écrit cet article, un nouveau Manifeste nous est parvenu, futuriste, celui-ci! et qui nous exhorte à haïr Parsifal, précisément pour les impatientes raisons que nous exposions plus haut.
«Plus de sentiment», ordonne M. Canudo; mais prenez garde: hier encore, on appelait «sentiment» ce que le manifeste dénomme aujourd'hui «cérébralité».
D'UN CARNET DE VOYAGE 1913
De Paris à Rome
Deux petites religieuses, des Filles de la Charité, n'ont pas bougé dans le compartiment, depuis Paris. En passant dans le couloir, je les observais. Dès Pise, elles tendent la tête hors de la fenêtre dans l'espoir que le dôme de Saint-Pierre déjà se profile à l'horizon; un chapelet et leur livre de prières tendrement serrés dans leurs mains osseuses, sur les genoux, des figues et du pain: toute leur nourriture d'un jour et demi. On croit entendre leur cœur bondir à l'approche de la Ville Sainte; elles sont pâles et rayonnantes.