A l'autre bout du train, du côté des sleeping-cars, Mme Moore compose le programme de ses fêtes au Grand-Hôtel, annoncées par le New-York Herald, pour après Pâques. Nous n'allons pas tous à Rome dans le même dessein, mais un voyage à Rome est un acte grave, chacun sent cela et s'y prépare à sa façon.

Je cause avec mon voisin de wagon, un brave avocat romain aux saines idées antimaçonniques, modéré, intelligent; né dans le Piémont, il parle un français très pur. La politique actuelle, l'antipapisme du maire Nathan, ne lui plaisent guère. Me prévalant de ses réserves, je me permets de critiquer les projets municipaux dont la Ville Éternelle est menacée. «—Avez-vous le droit d'haussmanniser, comme vous dites, un musée qui est le patrimoine de l'humanité civilisée?» Mon voisin fronce le sourcil, s'efforce de suivre ma pensée, m'interrompt:—«Nous serons bientôt un million de citoyens dans la capitale, nous y étouffons. Elle ne saurait demeurer la bourgade que vous défendez avec tant d'énergie; on s'écrase au Corso, il faut faire des trouées dans tous les sens pour notre commodité et celle de nos hôtes…»

Ces chers Italiens, nos frères, ils nous sautent à la gorge pour nous arracher ce cri: «Quel peuple vous êtes redevenu, quelle nation!»

Nul besoin, pourtant, d'un Palais de Justice à la Bruxelloise, d'une synagogue en forme de Hammam, ni de boulevards plantés de trolleys, pour que nous saluions leur superbe renaissance. Ils feraient croire qu'ils ne sont pas si convaincus de leur propre force et qu'ils s'attendent à ce que nous les rassurions. Mais, non, certes! Ils ne se trompent pas.

Samedi Saint, 22 mars.—C'est l'été. Vers midi, le soleil, haut dans un ciel pur, découpe en arêtes vives ce plan en relief qu'est le Forum du professeur Boni. Donc fais-toi conduire au Palatin, si tu en as l'heureuse occasion, par un archéologue qui ne soit pas un froid pédant: le passé revivra à l'appel du magicien. Mrs Strong nous a menés, avec ses élèves de la British School of Archeology, au sommet de ce qui fut le Jardin Farnèse—et le bosquet de lauriers et de cyprès où des rites brutalement physiques étaient célébrés en l'honneur de Cybèle, la Mère Auguste; un des sanctuaires nationaux de la Rome primitive. L'érudite Mrs Strong fait un cours familier à une vingtaine de jeunes gens qu'elle entraîne à sa suite, tout en exigeant de ces étudiants un travail formidable. Elle a un talent particulier, cette femme, car les profanes ne se lassent pas de l'écouter, même si leurs jambes flageolent, si le déjeuner les attend à l'hôtel. Sans un tel guide, comment s'y retrouver dans cet inextricable dédale?

Il s'agit aujourd'hui de la formation du Palatin, non pas un mont naturel, comme on l'a cru, mais une superposition de temples, de palais édifiés l'un sur l'autre par chaque Empereur, sans qu'aucun d'eux ait pris la peine de raser l'œuvre des autres. Chaque monarque veut bâtir plus grand, plus haut encore, effacer la trace de son prédécesseur. C'est le vertige de l'orgueil sans contrôle. Septime-Sévère, afin d'impressionner les fastueux Orientaux entrant dans la Ville par la Via Appia, commande des colonnades, des fontaines jaillissantes, des pylônes, des colonnes, des bas-reliefs plus blancs, plus richement décorés que ce monument Victor-Emmanuel, sous quoi Rome entière semble se courber aujourd'hui.

C'était déjà le cri d'admiration provoqué. «Quel peuple vous êtes!» Et quel, en effet, celui qui part d'ici, s'en va fonder d'autres Romes au bout du monde et stigmatise la route de ses arcs de triomphe, de ses Théâtres et de ses Temples, afin que nous suivions sa trace, dix-huit cents ans après…

Déjeuner au Palais Caetani.—De ma place, j'aperçois un général en or, qui chevauche au-dessus des toits, galope dans l'azur céleste: Victor-Emmanuel sur son piédestal, au milieu des cheminées et des tuiles. Il semble qu'il s'avance vers nous, qu'il va briser les vitres, entrera dans la salle à manger. Mais je m'étonne moins, depuis que Mrs Strong m'a donné la solution de ce problème si souvent posé: pourquoi l'architecte Sacconi a-t-il doté Rome de cet extraordinaire monument, hors d'échelle avec ses entours, pourquoi l'avoir adossé au Capitole? Je comprends: le comte Sacconi était dans la tradition de sa race. Il a, lui aussi, désiré faire du colossal à la gloire du Présent. En croyant nous affirmer novateurs, nous recommençons inconsciemment les gestes de nos pères.

Quasimodo.—Dans l'ombreuse église de Sainte-Sabas, sur l'Aventin, derrière le Prieuré de Malte, un ecclésiastique traduit des inscriptions latines aux garçons d'un patronage. L'on se croirait au Forum à la grande époque. Le maître mime aux gamins incrédules la résurrection d'un saint. Leurs visages, leurs attitudes sont ranimés, ceux des statues et des bas-reliefs antiques. Assis en cercle, ils s'agitent sur leurs sièges, prêts à la discussion, bondissants, querelleurs, familiers et polis à la fois. Il ne leur manque que la toge et un Cicéron.

Sur le Palatin, le soir.—Heure rose et verte des marbres et des vieilles pierres étiquetées. Le crépuscule enveloppe déjà pour la nuit les fouilles du professeur Boni. Vers le Nord, du côté du Quirinal, des feux s'allument aux fenêtres des quartiers neufs. Une lueur signale les Palace-Hôtels de la quatrième Rome, où Boldi accorde ses violons. Sous prétexte de tango, des Américaines assoiffées de tradition ont soin de rappeler à l'indulgente aristocratie romaine sa hiérarchie, ses prérogatives, l'exclusivisme indispensable à une classe dont elles envient les noms. On ne les trompe pas sur les généalogies. Mais soyons moins injustes à l'égard de ces femmes respectueuses. Elles ont le sens des valeurs, le culte de notre passé européen, s'offrent à redorer les blasons authentiques et à racheter des portraits de famille. Quel mal font-elles, si elles préfèrent l'Almanach de Gotha à Bædeker, ces vestales de la quatrième Rome? Elles s'y «cultivent» entre deux thés, car il faut respirer une bouffée d'art dans les galeries et les églises, avant de s'asseoir à table entre un prince et un marquis. Elles ne chôment pas dans le pays du farniente.