Plus tranquillement en apparence, mais tout aussi acharnées à la poursuite de leur but, nos petites religieuses du train, avec des dévotes laïques, des dames de province venues de tous nos départements, jouissent de leur séjour dans d'obscurs couvents pauvres.

Il est sept heures. Dès l'Angélus, mes petites religieuses vont se coucher, après une journée laborieuse que divisent de multiples sonneries de cloches… peut-être rêver d'une audience au Vatican. Or, las! le Saint-Père, chuchote-t-on, n'est pas en état d'en accorder—on le dit malade.

Dans le quartier du Panthéon, il est, pour les Français catholiques, toute une mystérieuse petite vie qu'on voudrait pouvoir étudier. A ces voyageurs discrets, glissant leurs feutres sur les dalles des rues tortueuses, la Semaine sainte et Pâques réservent des trésors d'émotion, des cérémonies qu'il faut croire occultes, puisque nous autres pouvons à peine, si déçus, entendre une messe en musique, quelques notes de Palestrina. Quant aux fameuses Pompes dans Saint-Pierre, il n'en est plus question! Mais d'humbles fidèles se font appuyer par Monseigneur, se faufilent, attendent dans les vestibules du Vatican, un placet dans leur poche, s'insinuent… parviennent quelquefois. Pour être conduits aux bons endroits, il nous faudrait sans doute habiter la Minerva, rendez-vous des ecclésiastiques, l'auberge où nos pères descendaient, frugaux et contents de sardines et des quatre mendiants pour dessert. Quant à nous, à la via Veneto, nous sommes presque seuls à faire maigre le vendredi saint. Les beignets frits de la Saint-Giuseppe sont plus populaires que le maigre en carême…

Nonobstant, Pâques est la saison de Rome, mais, alors même, Rome a des attraits incomparablement variés, qui répondent à tous les besoins de l'âme. Elle ne déçoit que ceux qui n'ont rien à lui demander.

Trop de voitures dans les rues, trop de Cook's Tourists, toutes les langues parlées à la fois, c'est la tour de Babel. Au bas des degrés de la Trinité-des-Monts, les marchands abritent leurs fleurs de parasols blancs, et, je l'observe chaque matin, baragouinent un peu d'allemand, plus indispensable, désormais, que l'anglais à leur négoce. L'Allemand, l'Allemand, il nous poursuit! on se croirait chez nous, au boulevard Saint-Michel, mais l'invasion cosmopolite n'est pas comme ailleurs un fait nouveau: il y a deux mille ans, nous apprend Mrs Strong, Rome ne savait où loger ses visiteurs; ses aubergistes, débordés, improvisaient des campements. Des quartiers entiers ont disparu; c'étaient les faubourgs de la ville antique, construits, pense-t-on, en terre et en planches, caravansérails jusqu'au loin dans la campagne, et la Rome de pierre et de marbre était à peu près ce qu'est le Kremlin à Moscou, la ville sainte.

Tous les chemins, depuis qu'on se souvient, ont amené des convois de pèlerins passionnés ici.

Promenades.—La quatrième Rome mange petit à petit celle des Papes et la dernière d'avant 1870. Certains étrangers même qui, comme Henry James, la connurent sous Pie IX, nient qu'il subsiste encore une Rome. Où sont les carrosses des prélats, leurs livrées jaunes à galons blasonnés, le luxe un peu poussiéreux de leurs palais? Les jardins de la villa Ludovisi, ombrages majestueux au centre même de la ville, ont cédé la place aux moellons des immeubles modernes. Toutefois, si vous en prenez la peine, vous retrouverez la Rome antique. Les vieux aqueducs ne sont pas déparés par les gazons du golf; les habits rouges de la chasse à courre ne déshonorent pas la campagne, et le tombeau de Cecilia Metella porte une ombre agréable à la meute du marquis Casati.

Stendhal, Chateaubriand nous accompagnent, nous autres Français, dans nos promenades. Corot surtout surgit à chaque coin de rue. De la villa Mattei, des jardins Colonna, du Pincio, ou bien autour de Saint-Jean de Latran, en supprimant quelques détails du panorama, ce ne sont que toiles signées Corot.

Ce divin ingénu dessinait, comme une fillette très sage, des façades dont on peut compter les fenêtres et les portes, modelait amoureusement des coupoles d'églises. La Rome de Corot est bise, couleur de café au lait, avec quelques touches de rose tendre et de jaune relevées d'accents noirs, qui sont les pins parasols et les cyprès. Cet aspect nous charme plus qu'aucun autre, mais, ne nous y trompons pas, le carrare offensant de l'hommage à Victor-Emmanuel évoque, plus que les gris de notre Corot, «l'Urbs» de l'Empire. Si j'en crois les archéologues, les prisonniers ramenés des guerres lointaines étaient aveuglés par les marbres, les ors, les polychromies violentes, comme d'une maquette de Bakst. Nous en savons plus long que Corot et Stendhal sur l'antiquité.

A la villa Mills, sur le Palatin.—Je prends congé des ogives à la Walter Scott de Charlie Mills. Quand ce gentleman recevait la société romaine de 1840, dans sa fragile villa, il ignorait que sous ses pieds plusieurs étages de briques empilées par Septime Sévère étaient ensevelis, mais il fondait la quatrième Rome. Le houx et le chardon héraldiques, dans leurs médaillons de plâtre rose, vont tomber en poussière, car la pioche du professeur Boni est sans pitié pour le XIXe siècle, indifférente aux amis de la jeune reine Victoria. Le nom de Charlie Mills restera cher aux lecteurs de mémoires, et cela suffit apparemment. Il fut un des premiers à implanter ici les coutumes anglo-saxonnes.