Henry James dépeint, dans plusieurs de ses admirables contes, les premiers Anglais et Américains s'installant dans les palais aux vastes salles décorées à la fresque, où tant d'alliances se firent, si bien qu'il est peu de familles de l'aristocratie italienne, qui n'aient dans leurs veines une goutte de sang «british». Combien de romans heureux ou tragiques s'esquissèrent chez ce Charlie Mills, pour s'achever au pathétique cimetière des protestants, entre la pyramide de Cestius et les tombes de Keats et de Shelley, au milieu des cyprès géants…

En sortant du Vatican.—Nous répétons à satiété que l'art et le Beau sont condamnés. Qu'en savons-nous? Peut-être l'art fleurit-il au moment où nous le croyons en léthargie. J'ai passé la matinée à la chapelle Sixtine, aux chambres de Raphaël. Plus tard, je suis entré à la «Sécession de la Via Nazionale», car Rome y expose enfin ses impressionnistes. Je n'aurais pas dû m'aventurer dans ces parages. Les futuristes sur la rive gauche du Tibre, Michel-Ange sur la rive droite. Le noble fleuve continue de couler imperturbablement, insoucieux des transformations de notre goût.

Il serait temps d'écrire un «Précis des variations du goût à travers les âges», indispensable pour que nos arrière-petits-enfants ne nous méprisent pas trop; car nos ancêtres étaient aussi versatiles et destructeurs que nous le sommes! Le nom de Botticelli, qui collabora aux peintures de la Sixtine, fut oublié pendant trois siècles, après avoir connu le succès, comme Bouguereau et Cabanel. Un Anglais le réhabilite.

Fuyons les musées, marchons en plein air; jouissons des monts Albains et de ce Soracte si bleu, cadre indestructible de toutes les Romes passées et futures.

A l'Académie de France.—Il a plu, cette nuit, des nuages nacrés font des boules qui roulent dans un lac gris de perle. L'odeur des buis, des chênes-lièges et de la terre mouillée, emplit les jardins de la villa Médicis. Sous les quinconces déserts, M. Ingres doit revenir, la nuit; que ne puis-je entendre sa voix! Souhaitons que le futur directeur de l'Académie ait, comme lui, le sens et le respect de Rome. Je n'ai connu, parmi les pensionnaires, que de pauvres jeunes hommes anémiés par la monotonie d'une existence inutile, si elle n'est pas une joie de tous les instants. Un seul d'entre ces prisonniers commença d'entrevoir son bonheur quand ses quatre années de bagne furent révolues. Il était trop tard. Il ne lui resta que d'épouser une Transteverine et de manger du macaroni…

L'éducation entière de nos peintres lauréats est à refaire. Depuis M. Ingres, la villa Médicis n'a été qu'un hôtel gratuit, avec des ateliers lugubres où des rapins tâchent de se croire encore à Montmartre.

Aussi insidieuse à Rome qu'à Florence, et plus dangereuse encore, la leçon du passé ne touche que quelques élus. Si vous voulez profiter d'un pays comme celui-ci, ce n'est pas son art que vous étudierez; mais respirez son air, remettez-vous dans telles conditions physiques et morales, celles de la campagne et du loisir. Pourquoi des musiciens, dans la ville du monde où l'on entend le moins de musique? Pour leur accorder ces loisirs mêmes que Liszt s'offrit à Tivoli.—L'Académie de France ne pourra durer que si un directeur intelligent et plein de sympathie pour les débutants, dit à ceux-ci: «Vous êtes chez vous, dans un site admirable, faites ce que bon vous semble, causons, vagabondez, oubliez Paris. Tant pis si vous ne rapportez pas un lourd bagage d'œuvres. Pour peu que vous valiez quelque chose, vous vous serez enrichis auprès de nous.»

M. Ingres n'est pas un maître pour la quatrième Rome. Si son ombre erre encore parfois au clair de lune, dans les allées de l'Académie, l'aurore doit l'épouvanter, car il ne peut risquer des rencontres qui seraient trop dangereuses.

Rome est un mystérieux grimoire; elle nous propose un manuscrit dont les caractères et la langue sont, pour la plupart de nous, comme du sanscrit. Les Anglais et les Allemands vont en Italie par devoir, par tradition, sous la conduite de Gœthe, de Ruskin ou de Byron. S'ils ne comprennent pas, ils savent au moins des noms. Mais pour le Français, primaire et laïque, le guide Joanne doit être affolant. Quelques-uns s'avisent d'y commencer leur éducation, d'autres s'avouent complètement déçus. Pourtant chacun à la longue finit par trouver la récompense de l'effort exigé de lui. Puissance évocatrice des noms! Un aveugle oublierait son infirmité, s'il se savait fouler la terre qui le porte. Scapulaires ou chapelets, mauvaises copies de tableaux anciens, meubles imités, ou photographies souvent plus éloquentes que tel plafond perdu dans la pénombre, chacun fait à Rome des provisions de souvenirs pour l'ornement de sa vie quotidienne. Qui y est allé y voudra retourner. Buvez avant de partir la belle eau pure de la Fontaine de Trévi.

De Rome à Florence