Non loin de moi, un couple de Francs-Comtois, au parler traînant, se racontent l'un à l'autre la Sicile, Naples et Rome d'où ils reviennent, fourbus mais contents. La dame est haute en couleurs, saine et plus jeune que son mari, type de militaire retraité, décoré, peu loquace. Elle semble avoir vu le Souverain Pontife; tirant de sa sacoche une série de portraits de Pie X, elle les étale sur ses genoux et s'attriste, comme une mère de son enfant malade: «comme il a l'air mélancolique!» Enfin, elle l'a aperçu! De moins près, assurément, que ces Dames françaises de la Pension du Bon Salut, qui se vantaient de leurs sept audiences au Vatican:
«Elles en disent, elles en racontent et elles croient qu'on les écoute; des faiseuses d'embarras, ces Françaises en voyage!…»
Ma voisine se plaint d'avoir mal dormi la dernière nuit, s'étant posé des questions énervantes, agacée par l'insuffisance de ses notions historiques: «Qu'est-ce que cette Reine de France enterrée à Saint-Pierre, Regina di Francia e Iberia, a dit le guide? A qui, Sosthène, pourrais-je demander? Iberia? reine d'Iberia? Je ne connais pas ce pays.»
Et vous? M. Jourdain n'était pas plus ardent à s'instruire. Le Joanne consulté reste muet.
La robuste Franc-Comtoise n'apprécie pas le paysage classique des environs de Rome, ni, plus tard, d'un vert laiteux de jade, le lac Trasimène, que nous contournons un peu avant la nuit. L'Ombrie, puis la Toscane, la déçoivent: «passe encore pour les saules pleureurs de nos cimetières, ils ont au moins de gentilles feuilles claires; mais l'idée de planter partout ici ces horribles cyprès noirs? Cela vous fait mal. Et pourtant, tenez, lisez votre Joanne: la Toscane est riante!» L'officier repousse cette offre et se plaint de la faim.
En face de mes compatriotes, un étudiant d'Oxford est plongé dans la lecture d'un texte grec. De temps à autre, parlant à l'oreille de son compagnon de route,—un autre «fellow» aux grands yeux bleus, trop grands et trop beaux,—il prépare ce néophyte aux mystères de Florence. Pour les Anglais lettrés, Florence résume toute l'Italie.
Florence.—Je compléterai, cette fois-ci, ma collection des villas florentines et me promènerai dans la campagne. Je me suis juré de ne pas entrer dans un seul musée. Assez de tableaux, assez de statues, trop d'Art à discuter avec trop d'amis qu'on rencontre et qui deviennent de féroces esthéticiens, pour le temps de leur séjour à Florence. Les amoureux de Florence vous la gâtent, l'on a parfois envie, en leur compagnie, de nier sa beauté et je me rappelle que je faillis sauter au cou d'un monsieur qui, dans un restaurant, expliquait à sa femme: «Oui, ils ont eu des peintres, des sculpteurs; mais des architectes, eh bien! non!»
Si ma Franc-Comtoise n'avait déjà filé vers sa Franche-Comté, je voudrais la suivre dans les rues rébarbatives de la «cité des fleurs», rasant les hautes murailles des palais féodaux, cherchant en vain les marbres, si teintés d'ocre qu'ils en sont devenus comme de la pierre calcinée. Et les fameux iris? ils croissent aux jardins des collines, loin des hôtels. Les photographes, comme les guides, vous indiquent des choses impossibles à découvrir!
Combien Florence peut, à certaines minutes, vous contrarier! Sans la courbe exquise du pont d'Ammanati, sous les fenêtres d'André Gide, et ces façades jaunes, maussades, hautaines, mais si délicates, de l'autre côté de l'Arno, j'allais cette année médire d'un décor qu'affinent cependant les treillis d'une pluie tiède. Le voyageur pressé court au Bargello, galope au travers des galeries, croit avoir accompli son devoir, mais il ne se doute pas qu'à côté de cette froide cité, il en est une autre, toute riante et parfumée de ses cascades de glycines. On ne l'a connue qu'en vivant avec des Anglais et des Américains, conservateurs pieux des anciennes demeures à jardins suspendus, qui se cachent dans les replis de la ceinture de collines: Arcetri, San Miniato, Bellos Guardo, Fiesole, Settignano, séjours de plaisance autour de la revêche préfecture aux airs de petite cour allemande.
Que les diplomates honoraires prolongent dans l'aristocratie locale leur monotone traintrain de réceptions mondaines; que la bourgeoisie s'y endorme, c'est leur devoir; mais qu'à cause de l'Art, les ratés, les détraqués et les épaves du monde entier viennent s'ensevelir vivants à Florence, cela irrite. On dirait qu'au lieu de s'exposer au soleil comme dans une Nice, leurs demeures s'orientent vers Donatello.