Peu de cervelles qui résistent après quelques années à l'influence de cet art homosexuel. Ne me demandez pas pourquoi le meilleur peintre, s'il s'y laisse prendre, deviendra un méticuleux copiste, ou un extravagant. On s'assoupit à la longue, ou bien l'on perd la raison, à respirer cet air, énervant ou trop stimulateur. Oscar Wilde! Il n'y a plus de place ici que pour l'admiration platonique ou pour… Vous y oubliez le présent et vous rétrécissez dans une vaniteuse illusion d'être propriétaire de la Tour de Narcisse.

Ou mieux, l'alternative de considérer Florence comme une station balnéaire. Arpentez la Via Tornabuoni, avant le déjeuner ou à l'heure du thé, quand la pâtisserie Donney et le confiseur Jiacosa offrent leurs tribunes d'où les preneurs de glaces regardent passer ceux qui viennent d'en prendre. Mais alors, ce n'est plus l'Italie, c'est la rue de Paris à Trouville, toilettes, chapeaux, conversations de bar, et vous, jeunes hommes et vieillards peints! Des existences singulières se cachent derrière les rangées de cyprès, dans les clos d'oliviers gris enguirlandés de vignes jaunes. Toute la gamme des verts, depuis le plus éteint jusqu'au fulgurant véronèse… O maniaques des villas et villini!…

Cette douce harmonie de la campagne toscane a de secrètes blandices à quoi succombent les «natures sensibles».

La science des jardins aménagea cent musées bucoliques sous les fenêtres grillées des villas, belles, graves ou souriantes, et qui eurent pour architectes Michel-Ange, Sansovino, ou Ammanati; c'est la Capponi, la Pietra, I Tatti, Gamberaia, la Bambici ou la Medici, colonnades, terrasses, statues, bustes, fontaines, fresques, richesses paradoxales de ce sol où l'Art poussa comme de l'herbe. Pendant quatre siècles et plus, le prodigue génie florentin s'est livré au gaspillage. De cette puissance créatrice, il ne reste guère, mais… peut-être un mince filet d'eau marque la source où espèrent se désaltérer les dilettanti et de pitoyables victimes d'une fausse vocation.

Florence, mère désormais stérile, plus indolente d'avoir été trop féconde, laisse admirer ses enfants de marbre et de bronze.

Son temple est gardé par des prêtres sans foi, qui, tout juste, l'empêchent de se détruire, grâce à l'obole que leur main, tendue pour l'aumône, y reçoit des fidèles.

Florence, cruelle et sanguinaire, poursuit son œuvre médicéenne, sous une mante de provinciale et de commerçante, faiseuse de simili-tout, «truqueuse», ex-courtisane maintenant vêtue de bure; son art païen, comme son art angélique, vous m'en direz l'emploi, si ce n'est d'en parer nos beaux esprits d'amateurs ou de petits jardins vers quoi montent, de la coupe où s'écrase son Dôme, les mille carillons d'importuns campaniles.

La religion des Anglais.—Des pensions du Lung'Arno sortent des caravanes de jeunes misses, le pliant et la boîte de couleurs sous le bras, infatigablement prêtes à copier le Ponte Vecchio; des jeunes hommes d'Oxford, deux par deux, bras dessus, bras dessous, sentimentaux et convaincus, se dirigent vers l'Académie et San Marco; doux athlètes, ils ont le culte du Grec et de la Renaissance aux formes ambiguës. Tel qui jouait à l'Université dans des tragédies de Sophocle, vient pendant ses vacances de Pâques, revoir le Printemps de Botticelli, s'exalter devant le David de Donatello. C'est la tradition d'Oxford et un mot d'ordre périlleux, car souvent une crise de mysticisme se déclare à Florence. J'en connus un, de ces inflammables adolescents, qui voulut se convertir, abandonner la littérature; et déjà, le cloître le guettait. Fra Angelico ne se doutait pas, quand son pinceau, sous la direction d'un invisible chérubin, enluminait les cloisons blanches de sa cellule, qu'au XXe siècle, ses images de piété, reproduites en cartes postales, voisineraient dans l'album d'un Huguenot avec les Dieux de l'Olympe. Le Bon Frère précédait la Renaissance païenne, mais bientôt Mantegna, Léonard, Sodoma, le Pérugin, allaient verser du venin dans la chaste corolle des fleurs franciscaines.

Opinions à la mode.—De Fiesole à San Miniato, Écho répète les noms de Giorgione et de Cézanne. Si Florence ne produit plus d'œuvres originales, Florence critique, discute, croit penser. Dans les caves du palais Antinori, le cuisinier Lapi a établi une taverne, un bouge où cochers de fiacre, étudiants, esthètes, se coudoient pour déguster à bon marché les vins légers et des plats savoureusement indigestes. A manger les petits pois tendres d'avril, vous croiriez croquer la Primavera de Botticelli! Les voûtes sombres du sous-sol sont égayées d'affiches polychromes, qui en tapissent la pierre. Lapi, ruisselant de sueur, mais fier de sa popularité, interpelle les habitués dans un langage aux lazzis toscans, tout en faisant griller les beefsteaks et sauter l'acide tomate, tandis que les délicats fanatiques de la colonie cosmopolite échangent des propos rares, célèbrent les mystères du Giorgione.

Florence rallume de temps en temps une lampe votive dans quelque chapelle oubliée, pour le culte des «happy few». Après Piero della Francesca et Masaccio, voici qu'on parle sans répit du maître de Castel Franco, et de son élève Cézanne, «le plus significatif des peintres français», selon ces critiques nouveaux nés; j'écoute les conversations dans tous les dialectes, où les noms de Verlaine, de Mallarmé, se mêlent à ceux de Matisse et de Michel-Ange. L'époque de Ruskin est déjà bien loin d'eux. Une admiration ne s'est jamais établie que sur des ruines et des négations.