Un sanctuaire négligé.—Dans un quartier peu fréquenté des étrangers, plein de ces majestueux palais qui semblent toujours bouder et que personne ne visite, à part les amis des vieilles familles dont ils sont encore la propriété; une rue comme tant d'autres, étroite et assombrie par l'auvent des toits tendus, de chaque côté, contre l'ardeur du soleil et les frimas, une rue sans trottoirs, dédaigneuse et vaine de ses beautés dissimulées. Une petite porte donne accès dans l'ancien cloître de Sainte-Apollonia. On y a réuni les fresques du «prodigieux» Castagno. Peu de touristes jugent nécessaire de les voir, je les ai ignorées jusqu'ici. Enfin, grâce à l'insistance de Gide, j'ai «comblé cette lacune», malgré que je me fusse promis de fuir les galeries de musées.
C'est là, peut-être, que s'est réfugié le génie même de Florence, dépouillé de ses charmes équivoques, viril, âpre et ravagé de passion. L'étonnement est comme un briquet où s'allume encore notre admiration lasse. «La Cène» de Castagno ne ressemble à rien d'autre.
L'accentuation des types est d'un caricaturiste, chaque apôtre, une charge étrange et si suggestive, le Jésus, si humain, que l'on dirait presque les acteurs d'un idéal Oberammergau. Une réalité terrible, qui sent la bête, la laine et le cuir. Ces apôtres-ci sont pris dans les carrefours de la Florence où chaque demeure fut une forteresse barricadée contre les égorgeurs nocturnes. Quelle saveur, le curieux sens décoratif et pittoresque! Cependant les touristes se ruent à la Tribuna et s'exaltent devant des chefs-d'œuvre inférieurs à tant d'autres qu'ils ignorent.
Impruneta.—C'est le village où se fabriquent les pots de terre cuite aux formes classiques, à peine modifiées depuis trois siècles, et qui servent dans toute l'Italie à orner les jardins et les potagers. Le chemin qui y conduit est accidenté comme des «montagnes russes». Les freins de l'automobile manquent à chaque instant de se briser. A chaque détour de la route, par-dessus un mur bas, au travers des oliviers, Florence semble se montrer comme dépouillée d'un de ses voiles; parvenu à un sommet, vous la voyez dans toute sa beauté, nue et digne de sa renommée. Le Dôme, rose et blanc, reprend sa véritable proportion dans un encadrement de montagnes, encore neigeuses au printemps, et d'un bleu plus sombre, à cause des avoines et du blé vert électrique, qui tapissent les premiers plans. Les demeures de campagne sont des réductions de palais urbains, avec leurs nobles petites façades; les bourgs, aux rues dallées de marbre, eux aussi des miniatures de nobles cités. L'église d'Impruneta, sur sa vaste piazza princière, peut rivaliser en richesses avec les plus notoires; et tout autour, c'est, à six kilomètres de Florence, la vie agreste, qui continue, primitive et si ignorante de sa civilisation, que les maîtres-potiers restent sans réponse à cette question: «Pourrez-vous emballer ma commande et me l'expédier à Paris?—Parigi? e molto lontano—non so!»
Les fours, à flanc de coteau, s'étagent les uns sur les autres, comme des joujoux d'enfants. Dans le roc ou la terre rouge, chaque minuscule fabrique a l'air d'une maisonnette japonaise. Les villages étrusques ne devaient pas être bien différents de cette idyllique Impruneta; vous perdez toute notion du temps et du lieu, en faisant la sotte emplette de ces bacs à orangers, qui, sous notre ciel noir, vous communiqueront leurs nostalgies d'émigrés. Ici, vous êtes tentés par leur beau profil; ils font partie de cette nature où toutes les lignes ont un rythme parfait et d'où la Laideur a été bannie par la Volupté.
Entre Florence et Grasse.—J'ai quitté Florence la nuit, car l'heure du retour a sonné et les départs nocturnes me semblent moins déchirants. Je veux revenir par la Riviera et la Provence, afin de prolonger d'un peu l'exaltation et la fièvre d'Italie. L'aube se lève sur la Méditerranée; bientôt Gênes va s'étirer devant nous, après son léger sommeil de cité noctambule. Que l'on entre en Italie, ou qu'on en sorte par Gênes, on voudrait s'y arrêter. A ses fenêtres, d'où pendent des loques et des draps, des femmes échevelées se penchent et semblent faire signe au voyageur de s'attarder dans ce port terminus. Du môle à la crête des Alpes protectrices, ce n'est qu'un sourire, palais ou maisonnettes, églises à coupoles surbaissées, marbre et carton-plâtre peinturluré, comme un gâteau d'anniversaire, pyramide d'astragales en sucre coloré. Sur les plages proches de Gênes, Nervi, Pegli, les barques de pêcheurs s'appuient mollement sur le galet poli, comme sur un oreiller. Elles ne se traîneront jusqu'à la mer que pour une promenade de plaisance: navigation de paravent, décor pimpant, qui exclut toute idée de travail et d'effort.
Voici les cultures d'œillets, au milieu des arbres africains, acclimatés malgré eux de ce côté-ci de la Méditerranée, pour faire illusion à l'hivernant transi. Voici le soi-disant pays du palmier, Bordighera, Vintimille. L'architecture italienne n'est plus visible que dans des pavillons de jardins, des orangeries et des chapelles, datant au plus du XVIIIe siècle. Nous disons adieu à l'Italie dans le rococo qui se fond insensiblement en un style bâtard, niçois, celui des villas modernes et des hôtels, peut-être le plus méprisable, où les hommes auront marqué leur empreinte. Nous tâcherons de fermer les yeux, en traversant la Principauté de Monaco, ce sublime coin de terre à jamais souillé. De Menton à Cannes, tant que je suis dans le wagon, je voudrais suivre les phases sensibles de la pénétration de l'Italie en France. Quelle est l'une, quelle est l'autre? Le même trajet, en voiture, m'épargnerait la vue des Palaces et de ces joueuses maquillées de Monte-Carlo, attendant, leur réticule à la main, l'heure de se rendre au tripot.
La population cosmopolite, grouillante sur la Côte d'Azur, inspira le style casino-palace. La peur de la mort chasse vers la Riviera—où les feuilles brunes de l'automne ne rappellent pas le printemps passé, ni qu'il y aura un hiver—des vieillards futiles, que ronge encore la joie de vivre; ils respirent chaque jour la rose et l'œillet sous l'olivier phénix, et ces figurants de Carnaval, poudrés de la farine dégoûtante des confetti, finissent par se croire éternels comme cette végétation de zinc et de caoutchouc.
Grasse.—Si l'automobile vous portait de Gênes à Grasse par la montagne, vous feriez, ici, un dernier relai en Italie. Les vallées furent plantées par les Romains, à la mode de chez eux. Ils y ont construit leurs routes. Entre Ranguin et Grasse, je me suis encore cru dans la province de Rome.
Grasse s'agrippe au roc, comme un Tivoli; mais une porte joliment moulurée, un heurtoir de cuivre, l'urne d'une fontaine, encore décoratifs à l'italienne, se parent d'un fini à la française. Le Louis XVI fait rentrer les panses obèses, amenuise, lime le métal, et châtie la forme. Les anciens hôtels de la bourgeoisie locale et les bastides, sont juste à mi-chemin entre les palazzi, les villas de Toscane et les pompeuses demeures versaillaises.