La vie modeste, dans le passé, n'a pas produit ici d'exemplaires œuvres d'art. Nous sommes éloignés des grands centres; mais il y a une aimable et jolie élégance répandue, le parfum évaporé d'une cassolette qu'on n'a plus remplie d'essence depuis un siècle.

Fragonard.—De Grasse pourtant il s'élança, le pimpant à la veste de zinzolin; dans ces mignons jardinets, dont plusieurs intacts, tels qu'ils furent par lui dessinés, il étudia la forme des fleurs et des feuillages. Ici, bouffait à son intention le taffetas des jupes, se poudraient les visages ronds, aux lèvres rougies; et l'escarpolette tendue entre deux platanes dont l'écorce gorge de pigeon a la fraîcheur de sa palette, était lancée haut dans ces furtives frondaisons, pour que, d'en dessous, des yeux, heureusement indiscrets, suivissent les entrechats et les jetés-battus de petites mules de satin clapotant dans la mousse des linons.

L'étroit salon, frustré de ses fameux panneaux aujourd'hui transportés au delà des mers, il faut y venir par une journée pluvieuse, pour mieux comprendre pourquoi Fragonard l'agrandit de ses perspectives de parcs fictifs. Des copies habiles remplacent les originaux. La vie provinciale, avec son odeur de lessive et de lavande, toutes fenêtres closes, y est la même qu'au temps du maître; la lumière et la gaîté, bannies des demeures provençales, Frago les recrée et les fixe pour toujours sur les parois de la sienne.

Les bonnets phrygiens et les faisceaux de licteurs dont il parsème, du haut en bas, son escalier, comme un hommage propitiatoire aux inquisiteurs de la Révolution, n'ont-ils pas, de même que les galants du salon, la grasse touche facile, la légèreté d'une improvisation sur le manteau d'Arlequin d'un Guignol? Longhi de notre Provence, mais dextre comme Tiepolo, coloriste comme Rubens, l'errant Fragonard, nourri des sucs de cette terre balsamique, tel un gros bourdon gourmand, un vent l'emporte au loin, un autre le ramène à sa ruche favorite.

18 Avril.—Départ de Grasse.—Les dormeurs sont à plaindre en voyage, ils se refusent les féeries de l'aube.

Hier soir, une tempête de neige; il gelait. Après une périlleuse rentrée sous l'avalanche, j'allai voir en bouclant mon sac, la vieille ville rosir sous le soleil levant qu'elle guettait, encore bleue et blanche, avec ses toits enfarinés; et les palmiers ridicules, pliant sous le poids de la neige, simulaient les panaches d'écume des Grandes Eaux de Versailles. Glace-surprise! Les nuages vont faire place à un azur étale qui semble chaud, malgré le coupant mistral déchaîné derrière l'Estérel.

La course en automobile, de Grasse à Avignon, par Aix, il y faut renoncer; et nous partons de Cannes dans un train d'Allemands et de Russes, direct pour Berlin et Pétersbourg, toutes fourrures dehors, dans le compartiment surchauffé; les hivernants emportent des brassées de fleurs, qui luttent avec l'odeur aigre de la salade remuée dans l'office du dining-car.

Marseille.—Je ne l'ai jamais vue que par le froid, poudreuse, contractée sous les apparences d'une photographie en couleurs. Vers Lestaque, c'est, à perte de vue, comme des fortifications de marbre rose; étang de Berre, la Crau, désert caillouteux; le long des cyprès inclinés par le vent, quelques paysans sous leur peau de bique font le gros dos au vent déchaîné. L'horizon s'agrandit, l'œil ne connaît plus d'obstacle, le gris atmosphérique, qui établit les distances, est balayé: il me semble être à l'intérieur d'une immense pierre précieuse, magnifiante comme une loupe. Une plénitude d'impression. Claude Lorrain. Couleur, formes, détails, quoique précis, se fondent en un reposant ensemble eurythmique.

Les cyprès de la plaine Arlésienne, rangés, pressés l'un contre l'autre en palissades droites et parallèles, au-dessus des cultures maraîchères, ces noirs arbres utilitaires, seront les derniers, sur notre route, des parents éloignés des aristocrates italiens.

Notre Rome, Avignon.—Dès la gare franchie, en attendant de monter dans l'omnibus de l'hôtel, la bise glaciale nous flagelle. Petite ville, la préfecture d'un département de France. La rue de la République avec ses cafés, ses pharmacies et ses «Galeries parisiennes» rompt le charme. Mais, un brusque détour à gauche, et nous nous engageons dans des rues vides, muettes, non changées depuis le XVIIe siècle. Une chaise à porteurs et des perruques pourraient sortir encore des portes cochères armoriées; l'omnibus passe entre les deux battants d'une grille, vire dans une cour encombrée d'automobiles; c'est la vieille auberge installée dans l'ancien hôtel de Forbins.