Les «maîtres» du Cours-la-Reine, laissant de côté les rares entêtés des indépendants sous la surveillance du douanier Rousseau, nous attendions qu'ils fissent leur entrée sur une scène subventionnée. Les y voilà enfin! C'est à un tout petit nombre de «talents individuels» qu'est due l'«imposante manifestation» qu'exalte la presse d'avant-garde, cinq ou six, dont le cadet est déjà mûr, mais leurs aînés sont des ancêtres. Les autres? une armée de plagiaires, inconscients ou avisés, et tels qu'on reste confondu par leur innocence ou leur cynisme; ils se faufilent dans l'état-major du néo-impressionnisme, avec la connivence de littérateurs qui croient en les défendant servir une idée grande, tandis qu'ils servent les marchands, ces Médicis de notre République.

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Il serait bon que le Luxembourg mît à côté les unes des autres ces trois figures de femme nue: l'Olympia de Manet, la Vague de Baudry et la Naissance de Vénus, par Cabanel. On verrait par quels moyens différents, trois Parisiens du Second Empire, exprimèrent la femme de Paris. Manet, «fou de Goya», peignit une fille malingre et délicieuse de Montmartre; Baudry, prix de Rome, hanté des Vénitiens et des Florentins, une ballerine de l'Opéra; Cabanel, lointain élève, un peu affadi, de Ingres, sut rendre la grâce mièvre de la cour des Tuileries. Et chacun d'eux est un artiste indispensable à l'histoire du XIXe siècle.

Les «néo-impressionnistes», au Salon d'Automne, se réclament de Cézanne; le président d'honneur est Eugène Carrière. L'homme du noir et du blanc, des «maternités», des tendres émotions, du «sentiment», est bien, esthétiquement, sinon «socialement», contraire à tout ce qu'on veut imposer ici. Quelle ironie! Carrière conduisant cette bande d'étrangers en goguette! Car ces exposants s'accroîtront de tout ce qu'envoient l'Allemagne, la Suisse, l'Amérique, ces pays sans peinture, vers la Rome que deviennent Montmartre et Montparnasse. Le Salon d'Automne est une terre promise pour ces étrangers; mais il en est une aussi pour certains membres de la Société Nationale, qui sentent le moment venu de se donner des airs de jeunesse. Ils ont contraint le comité du Champ-de-Mars, par un vote récent, à rayer l'article qui leur interdisait de prendre part à toute autre exposition d'une Société reconnue par l'État.—Nous sommes donc libres désormais d'aller assaillir le Président Frantz Jourdain, qui se fût aisément résigné, si notre révolte n'avait pas brisé l'obstacle. Cesser d'être une victime de la réaction! Son heure de gloire s'enfuit déjà, et il ne lui reste plus qu'à préparer de très sombres caves, pour y reléguer ses recrues indiscrètes et démodées.

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Rétrospective Cézanne.

Et encore nos horribles murs lie-de-vin, cette lumière blafarde de maison vide dont on ouvre les volets au premier soleil d'avril! Je connais ce sépulcre où j'ai reposé si souvent: l'œuvre de Paul Cézanne y semble un peu attristée par le lieu. Herr Tschudi, le directeur du musée moderne à Berlin (qui prépare une section française toute dédiée à l'impressionnisme), auquel je demande si quelqu'un qui n'a pas fait de peinture peut, comme nous, être touché par Cézanne, me répond qu'il en «jouit, comme d'un gâteau ou de la polyphonie wagnérienne». Ces Allemands sont déroutants, que l'académisme sentimental d'un Boecklin met en extase, alors que la «Stimmung» si humaine d'un Carrière leur semble inexpressive… mais Cézanne!… A considérer les peintures de ces Germains sur qui s'est exercée son influence, on dirait que bien peu d'entre eux aient vu au delà des apparences de Cézanne; ils parlent néanmoins de couleur raffinée, de construction, de synthèse.

Harmonies de bleu-gris et de lie-de-vin; rouges veinés, de glaïeuls ou de porphyre, de nougat; bleus des vases de la foire, jaunes de la boutique aux macarons, rose et vert de pastèques; pistache, violets de pois-de-senteur, ponceau de dahlias mats; toutes ces couleurs soutenues par des bruns, qu'on ne trouve plus sur la palette des impressionnistes. De la pâtisserie pour les Berlinois?

De Cézanne ici: le compotier de pommes, sur fond vert, peut-être sa plus majestueuse nature-morte; la boîte à lait, avec ses verts et ses rouges sourds, juxtaposés au papier de tenture beige et mauve; des fruits en onyx, des pommes; le paysage à la maison blanche, dans l'ouate des vergers aux petits arbrisseaux si naïvement dessinés, qui, tout bleus, frissonnent dans un ciel malade d'avril: mais surtout et au milieu d'un royal panneau, c'est le portrait du maître, dont la forme ne souffre pas trop d'un constant sacrifice à la recherche du ton pur, en souffre moins que certains autres visages d'étude, trop péniblement construits. Voici encore des tartes et des madeleines en or et en sucre-d'orge, des pains provençaux, une gourmandise succulente; enfin, ces scènes de baignades antiques, corps bleus et roses, dans un décor de faïence d'Urbino, qui rappellent l'allongement contorsionné du Greco.

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