Or, voici que, soudain, M. le Président de la République ouvre solennellement le Salon d'Automne. Les mains des mêmes Indépendants sont tendues vers les rubans rouges et violets;—que se passe-t-il?
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Les amateurs ne se plaindront pas que le Salon d'Automne ait lieu et qu'avec fracas il prenne un caractère officiel, si contraire pourtant à l'esprit qui l'inspire.—Il s'y présente des groupements et des œuvres au dernier goût du jour, dont la diversité apparente, mais l'unanime prétention à la «nouveauté», offrent une belle image de la «Liberté dressée en face de l'Académisme», toute rayonnante, enfin victorieuse. Il était temps de rappeler d'un exil, où l'on cueillait, il est vrai, les lauriers mêlés avec les palmes du martyre, les parias d'hier, et de leur faire gravir les escaliers à tapis rouges, entre deux haies de gardes républicains en grande tenue et de plantes vertes.
La Société Nationale (ex-Champ de Mars), s'étant séparée en 1889 des «Artistes Français» en protestant contre les médailles et les vieilles paperasseries des Champs-Élysées, aurait dû depuis longtemps accueillir et même aller chercher ceux qui, chantant la Jeunesse et le Progrès, lui faisaient des avances rarement agréées. Le très intelligent et libéral directeur des Beaux-Arts, M. Henri Marcel, permit enfin au Président Frantz Jourdain d'amener pour deux mois de mauvaise saison son troupeau dans le Grand Palais. Maladroitement, la Nationale protesta contre ce qu'elle ne pouvait empêcher, refusant à ses sociétaires et associés le droit de partager l'immeuble avec de nouveaux locataires: aveu d'une crainte un peu inconsidérée, apparence d'inquiétude assez déplaisante.—Ce nouveau «Salon officiel», rival néanmoins, contient un lot d'œuvres qui nous permettra de décider si cette invasion est si dangereuse.
M. Roger Marx accorde que, «parmi les ouvrages exposés, beaucoup tiennent plus de l'étude que de la production lentement parachevée et mûrie». Le critique ajoute, il est vrai: «Mais n'est-ce pas déjà une exceptionnelle aventure que, sur un total de deux mille envois, il s'en rencontre si peu de banals et d'indifférents? Puis, il a été réclamé si souvent contre l'oppression du talent individuel, qu'il y aurait manque de grâce, sinon mauvaise foi, à méconnaître le prix d'un Salon où, pour la première fois, toutes les considérations se sont subordonnées au respect et à la mise en évidence de la personnalité.»
Voici donc ce que le «Salon d'Automne» veut signifier; M. Roger Marx le dit de haut. En effet, la collection est variée, vivante, «très instructive», et amusante pour les collégiens et les jeunes étudiantes, qui ne peuvent être conduits en bande, sous peine d'arrêter la circulation, dans les différents magasins de la rue Laffitte. Mais c'est tout de même une exposition en plus, donc une de trop.
Il faut, par nécessité sociale, qu'un vaste marché s'ouvre aux milliers d'artistes qui emplissent Paris, car il est indispensable de se montrer pour ne pas mourir de faim. Le problème de la surproduction devient de plus en plus difficile, et cette question implique un cercle vicieux.
Si le succès du nouveau Salon est grand et très légitime, grâce au courant d'air frais qui entre dans ces galeries poussiéreuses, il n'apparaît pas que le malaise des artistes doive céder pour cela. Voici de nouveaux contingents prêts pour la bataille, de nouvelles victimes. Mais qui donc «opprime» aujourd'hui le «talent individuel»? Où est-il? Partout!
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Spéculateurs et marchands, les amis zélés de l'art, s'empressant à défendre ceux des «vrais peintres originaux» dont ils ont l'œuvre en portefeuille, s'adressent enfin au grand public et flattent sa manie de distinctions honorifiques, de consécration officielle. Déjà en 1900, lors de la Centennale, ils s'étaient disputé la cimaise et ces petites étiquettes dorées, qui plus jamais ne quittent, après une Exposition Universelle, les cadres que l'État marque ainsi de son apostille. Or, le Grand Palais, surtout son premier étage, semble projeter un reflet de cette gloire qui donne confiance aux porteurs de titres.—Nous ne sommes plus au temps des «Refusés» et des entresols en construction, qui abritèrent les premières luttes de l'impressionnisme. La distance parcourue depuis ces heures difficiles est longue, et chacun, même parmi les plus «fauves», souhaite en secret, pour y produire ses ouvrages, le mur où furent médaillés Benjamin Constant et Dagnan-Bouveret.