Voyez ces panneaux, au Salon de la Nationale: j'en suis enchanté, comme vous l'êtes vous-mêmes; comme tout le monde! N'ont-ils pas la grâce, la poésie et le style combinés? Quel rythme pur, quelle virginale décence! Je ne sais comment exprimer ma joie, en présence de cette œuvre décorative. J'ai toujours aimé Maurice Denis. Je craignais que la vie et les succès ne le gâtassent; mais non, maintenant plus rien à redouter. Denis est «équilibré»; un ingénieur apparu pour jeter un pont entre le monde ancien et le nôtre. Il naquit pour supprimer les difficultés, répondre aux questions les plus épineuses et, nouveau Prospero, déchaîner puis calmer la tempête… La méthode! triomphe de la méthode!

Dans la Société Nationale transformée, plus tard, beaucoup plus tard, M. Maurice Denis sera président. Il aura, derrière lui, un énorme «bagage», l'autorité d'un Puvis de Chavannes et ce savoir-faire diplomatique pour lier les mains des uns et des autres en une immense ronde confraternelle de convenance. C'est alors que se produira cette «fusion» souhaitée par quelques-uns, de tous les salons en un seul… dont P. A. Besnard (on pleure son absence, en ce Salon-ci) a déjà fait un projet fort intéressant, auquel les timides n'oseront point encore se rallier, mais qui sera repris plus tard, soyez-en sûrs. Denis sera là pour y veiller… Allons donc! nous sommes tous pareils, dans les trois Salons.

Mais je n'ai presque plus de place pour parler de tant de jolies ou intéressantes choses dont regorgent les salles de l'avenue d'Antin.

M. La Touche s'est représenté comme conversant avec M. Braquemond: groupe d'amis réunis en un panneau décoratif fort amusant; l'élégiaque M. Aman-Jean, toujours égal à lui-même, littéraire et fiévreux; les fins portraits de Mlle Bonanszka; l'importante œuvre de M. R.-X. Prinet, si bien conduite; Le Sidaner, dont le métier devient par trop égal et pointillé, peut-être; R. Boutet de Monvel qui a un sens de la forme, que je voudrais voir mieux appliqué à la peinture. MM. Guérin, coloriste amusant et parfois charmant, Lebasque, Miss Howe… et tant d'autres, pour lesquels il me faudrait faire un second article.

Car je n'ai pas encore parlé du seul homme, qui m'apparaît, dans ce Salon, faire toujours, et en quelque circonstance que ce soit, comme Denis, ce qu'il veut faire; c'est-à-dire en maître-ouvrier, à la façon de ceux de jadis. C'est, on l'a deviné naturellement, notre grand homme, M. Rodin. On ose à peine parler d'une œuvre nouvelle de lui, tant on a déjà épuisé les termes élogieux et respectueux que commandent ses constants chefs-d'œuvre. Voilà qui est tellement au-dessus de toute la production moderne, que l'on tremble en l'approchant. La figure nue, qu'il va, hélas! draper pour le monument Whistler, me fait penser à Rembrandt, à la Bethsabée. Le dos est un des plus étonnants morceaux que j'aie vu depuis longtemps. Il n'y a rien à en dire à ceux qui sont assez à plaindre pour ne pas comprendre cette féroce majesté. «L'Orphée» est un autre chef-d'œuvre étonnant de grâce agile et souple; et que penser du troisième fragment que M. Rodin a envoyé aussi? Fit-on jamais, depuis l'Antiquité, modelé plus palpitant, plus près de la nature, que la poitrine féminine de ce morceau? Des aveugles, ceux qui ne voient pas ce que l'on doit à un homme assez fort et assez ingénu, pour nous présenter, tour à tour, de telles études si libres de facture dans leur rugosité, ou bien ces exacts, scrupuleux bustes, ces portraits si français où il étudie un nez, une bouche, une nuque, comme le ferait un débutant enfant-prodige!

C'est que M. Rodin est à la fois un grand maître et toujours un élève. Ses «déformations», qui tiennent du lyrisme, sont fondées sur une connaissance complète de l'ossature humaine: il sait son métier et il le plie à ses besoins.

NOTES SUR LE SALON D'AUTOMNE

A Charles Morice, lequel je remplaçais, cette fois, au Mercure de France.

La fermeture de la Villa Médicis, «la séparation des Beaux-Arts et de l'État», la liberté pour tous, mais l'air de Paris ordonné à chacun de nous comme une «cure» de modernisme, tels sont les souhaits les plus récents de quelques beaux penseurs. Nous avons vu une centaine d'écrivains, sociologues, professeurs, philosophes, et même un illustre peintre, signer de courageux papiers pour le «grandissement de l'esprit humain», qu'il s'agit de dégager, une fois pour toutes, des chaînes du passé et de l'odieuse servitude romaine.

Il semble que l'État devienne de plus en plus un aimant qui attire tout à lui. Les artistes faisaient parfois exception. Les petites expositions sans jury ni règlement étaient, depuis longtemps, une concurrence, une menace à l'autorité et à l'intérêt des Grands Salons.—Les impressionnistes et Claude Monet en tête (je mets Édouard Manet à part, tout seul), répudièrent tout encouragement officiel.—Point de jury, point de distinctions, criait-on de tout côté. Depuis quelques années, les Indépendants, aux Serres de la Ville, étaient tenus pour les seuls exposants dignes qu'on s'occupât d'eux.