Dans cet heureux Salon de 1908, il est encore deux grandes pages, par mes amis Simon et Cottet. Je leur dis assez crûment ce que je pense, pour me permettre de les louer en public comme il convient. La scène, dans une église d'Italie, par Lucien Simon, peut-être moins fougueuse, moins brillante dans toutes ses parties que «Les ramasseuses de pommes de terre» (Société Nouvelle), moins contrastée que ses études italiennes, est un modèle achevé de composition, de balancement et de tenue. Or, c'est là une des qualités, si françaises, qui se font rares. Simon, intelligence à la fois fiévreuse et réfléchie, pour la gloire de notre école, n'abandonne rien au hasard de l'improvisation, tout en gardant l'imprévu d'un illustrateur et le caprice d'un faiseur d'esquisses; la partie gauche de sa toile, autel et officiants, il n'en a jamais dépassé les prestigieux coups de brosse, emporté par une sorte de délire de peindre, mais toujours se contrôlant. Et partout, s'atteste en son œuvre un des plus jolis, des plus distingués esprits de ce temps.

Néanmoins, je persiste à croire que la dimension «demi-nature» lui convient mieux que toute autre. Il conduit mieux sa pâte, d'un bout à l'autre, dans une moyenne, que dans une grande «machine».

Charles Cottet, avec toute l'hésitation et la touchante maladresse d'un jeune homme—sincère chez lui, et non pas voulue comme chez les autres d'à côté—a imaginé et presque réalisé une fort belle chose. Sa «Pieta»—grand succès de Salon, scène inoubliable—eût pu être un chef-d'œuvre, dans les proportions de ses «feux de la Saint-Jean». Telle qu'elle est là, dans la chapelle un peu sombre où M. Dubufe l'a érigée, c'est un bien éloquent résumé de ses solitaires rêveries bretonnes, une ardente prière balbutiée avec ses amis les pêcheurs, au bord de la mer homicide dont il fut un des poètes et le dramaturge. J'aime la coloration brune, chaude, la sonorité un peu lourde, à la César Franck, de ce tableau «Douleur», de ce deuil marin, qui fut vraiment senti, par le plus noble et le plus doué des peintres de ma génération.

Les grandes toiles de MM. Lhermitte, Zuloaga, Simon et Cottet, que je suis obligé, malgré leur diversité, de considérer en même temps, je les regarde comme des «tableaux de Salon», terme qu'il conviendrait de définir. Le «tableau de Salon», destiné à prendre place, plus tard, dans un musée public, est cette sorte de production dont le régime actuel de Salons annuels, officiels, a été le prétexte et la cause. J'en crois la donnée regrettable. L'influence du Salon me semble aussi dangereuse, en cela, que celle des expositions des Indépendants, ouvertes à toutes les ébauches et à toutes les débauches. Le tableau de Salon doit être grand; le sujet intéressant et tel que le public s'arrête devant l'œuvre avec, dans la main, l'article élogieux que les grands quotidiens lui ont consacré, le jour du vernissage. La facture doit en être assez brillante, assez brutale, pour se faire voir de loin, être facile à reproduire dans les catalogues et les magazines, et se détacher, sans conteste, de toutes les œuvres environnantes. Ce tableau, souvent acquis le premier jour par l'État, va rejoindre, une fois l'hiver venu, ses camarades et prédécesseurs, au Luxembourg. Mais là, dans un milieu différent, il perd beaucoup de son à-propos, et, parfois, au bout de dix ans, on ne peut plus le regarder.

Le tableau de Salon est précisément le contraire du tableau de collection. Aussi regrettons-nous que des hommes tels que Cottet et Simon, par une sorte d'habitude prise et de tradition de quartier, en tentent encore l'effort.

Prenons comme exemple la «Pieta» de Cottet et le service religieux de Simon. Ce sont deux excellentes toiles de Salon; mais nous connaissons de chacun de ces artistes, des ouvrages de moindres proportions, où leurs natures respectives sont autrement parlantes. Jamais Simon n'aurait, dans un tableau de chevalet, laissé les valeurs un peu faibles de ses enfants de chœur; ses noirs auraient eu une beauté toute autre; le blanc trop crayeux de la fenêtre se serait argenté et adouci. Je sais bien, qu'en petit, il n'aurait pu donner aux têtes ce caractère généralisé, synthétisé, si peu «portraitiste», qui assigne à Simon une place si enviée parmi nos compatriotes. Néanmoins, ses facilités de peintre nerveux et de dessinateur de croquis nous auraient effrayés. La pâte, un peu mince, tient son défaut de ce que Simon ne peut pas «reprendre» un morceau, mais le cherche, le réussit du coup, ou l'efface et le tente une autre fois. Dans un panneau restreint, il conserve, d'un bout à l'autre, un style et un charme, même parfois une pâte très supérieure. Ce que je dis de Simon, serait encore plus juste dit de Cottet. Le dessin abrupte, maladroit, mais souvent éloquent qui, lui, n'a rien d'appris, se dilue, s'affaiblit, quand les personnages ont été mis au carreau. L'éducation indépendante de Cottet n'a pas assez d'«acquis» pour soutenir la tension nécessaire à l'achèvement d'une vaste page. Son modelé perd de son imprévu et trahit des hésitations, quand il veut dépasser l'esquisse. Mais nous ne sommes, ni les uns ni les autres, maîtres de nos actions et nos existences sont trop dirigées par des lois mystérieuses et multiples—dans nos vies, privée et sociale—pour toujours suivre ce qui, nous le savons, serait notre voie.

Simon et Cottet ont désiré faire, chacun, un tableau de Salon. «Le succès a couronné leur entreprise» et ils doivent s'estimer heureux, car ils y sont très au-dessus de ceux de nos confrères qui s'essayent dans cette manière. Mon intention n'est pas de rabaisser les succès de Salon. Il en fut de mémorables et de mérités; c'était, il y a vingt-cinq ans, le Rolla de M. Gervex ou la mort de Marceau par M. J.-P. Laurens, beau morceau que l'avisée jeunesse des Japonais s'est acquis pour le musée Européen de Tokio. Tel était le talent entre 1880 et 1890. Tout autre il est aujourd'hui. J'ouvrirais volontiers une parenthèse pour célébrer celui de ce Jean-Paul Laurens, dont j'eus le plaisir de revoir, cet hiver, le très beau plafond du théâtre de l'Odéon—et j'en fus redevable au toujours étonnant redingoté Charles Morice, qui nous y attira, Dieu en soit béni, pour nous rappeler Baudelaire et Verlaine au moyen de la musique et de quelques oripeaux.

Mais revenons au Salon.

Je ne voudrais pas être accusé de partialité, à l'endroit de la Société nouvelle; mais enfin, la collection des René Ménard, sur la tenture bleue où sont accrochés ses classiques paysages, peut-on souhaiter rien de plus savant et de plus auguste? J'entends reprocher la monotonie aux paysages de Ménard. Souvent, on se plaint des inquiets qui frappent à toutes les portes; de quoi est-on content? Est-ce des avatars mensuels de M. Matisse, ou de l'immobilité de M. Vallotton? Pourquoi pas le quiétisme olympien de René Ménard?

Évidemment, l'idéal, ce serait d'être M. Maurice Denis. L'heureux, l'enviable sort que le sien! De l'invention, comme les grands maîtres, de la poésie, de l'esprit, de la couleur; un dessin dont il a dirigé la naturelle facilité, comme les jardiniers japonais font d'un arbuste; de l'aisance, de la grâce, française et italienne. Écrivain exquis et grand artiste, M. Maurice Denis a aujourd'hui la situation la mieux établie, en Allemagne, en Suisse et en France; tout le monde l'accepte; il dompte gentiment les vieux, il entraîne et soutient les débutants, il ne sera pas ridicule plus tard, à l'Institut, et il parlera sur les tombes, écrira des mémoires pour l'Académie des Inscriptions. Pendant ce temps-là, il continuera de décorer le Panthéon aussi bien que des salles à manger, illustrera la Bible, Dante et Francis Jammes.