Depuis la fuite du gris, la palette est devenue si violente, qu'il n'y aura guère que Zacharian et moi pour regretter l'absence, dans tant de roses chauds, de «quelques froids» complètement bannis des œuvres du jeune maître. Mais, ô Zuloaga! nous sommes des maniaques, et ne nous écoutez pas! Ainsi que le dit votre maître Degas: «quand un peintre a», comme vous, «osé supprimer délibérément l'atmosphère de ses tableaux, il n'y a qu'à le saluer très bas». Aujourd'hui, vous dépassez ce que les plus optimistes espéraient de vous. Vous nous avez stratifié là trois panneaux en laque de Coromandel, et vous savez comme j'aime cette matière. Nul malfaiteur, nulle hystérique n'osera mettre des épingles dans votre toile, cette muraille de la Chine! Comment a-t-on pu vous reprocher d'imiter Goya? Goya avait une technique de hasard, maladroite ou habile, variée, capricieuse et fondée sur l'emploi des glacis. Sa main tremblait devant la nature. La vôtre ne bronche pas. Vous avez inventé une calligraphie lourde et magistrale, cette matière opaque et cette vigueur adroite de la touche, qui auraient effaré votre ancêtre, mais qui nous donnent, à nous, infirmes du vingtième siècle, l'idée de la Force.
En face des envois d'Ignazio Zuloaga, il siéra de s'arrêter quelques minutes devant la famille bizarre qu'a peinte C. W. Lambert, l'Australien fixé à Londres et qui est en train de prendre dans cette ville, avec M. François Flameng, les commandes que refuse d'exécuter Mr. John S. Sargent, décidé, lui, à ne plus être un portraitiste mondain. Mr. Lambert joint à la facilité bruyante de Zuloaga, le goût un peu trop «pittoresque» qui séduit nos voisins. A côté, voici Wilfrid von Glehn, élève et admirateur de Sargent, oscillant entre l'École américaine issue de Carolus-Duran, et le «New English Art Club», épris du XVIIIe siècle anglais, à la façon de Wilson Steer, et de la «bravura» italienne. Il y aurait un parti à prendre, mais il attend encore. Son aisance et un fort acquis, nous garantissent un prochain et définitif succès auprès des cosmopolites.
John Lavery n'a que trois numéros au catalogue; mais ses fidèles l'y retrouveront tout entier, avec ses qualités de peintre franc et robuste, dont la matière se patine si bien, avec le temps qui unifie ses gris perlés et ses beaux noirs. Très Écossais, cet Irlandais whistlérien. Grand favori à Berlin.
Charles Shannon—qu'il ne faut pas confondre avec J.-J. Shannon, celui-ci le portraitiste mièvre des jolies femmes, des enfants et des têtes couronnées en particulier—Charles Shannon nous montre son noble et majestueux portrait de lui-même, et une charmante figure de jeune femme romantique. Shannon a une grâce unique et ce style néo-classique qu'a honoré le grand Watts. Charles Shannon maintient dans son pays la bonne tradition qui suit les écoles italiennes du XVIe siècle. Il me semble que c'est là qu'est la vérité, pour les «intellectuels» anglo-saxons.
On peut déplorer, en effet, qu'il n'y ait plus, de l'autre côté de la Manche, une autre tradition purement technique, tout au moins un dernier globule du sang généreux qui fait palpiter ces belles poitrines de femmes, telles que les maîtres du XVIIIe siècle les ont modelées dans une pâte savoureuse comme la chair des fruits; mais, puisque le préraphaélitisme a ramené les artistes à trois cents ans en arrière, c'est bien la ligne suivie par MM. Charles Shannon et Ricketts, que je jugerais la moins dangereuse pour des esprits à la fois élégants, précieux et graves.
Pour si peu de véritables peintres-nés, qu'il y ait chez nous, c'est tout de même encore en France qu'on en comptera quelques-uns. Tâchons d'en noter une demi-douzaine au passage.
Voici le patient, appliqué, sage M. Lobre. Il est difficile de mettre plus d'honnêteté à peindre des intérieurs sans figures. Je préfère ses petits salons de Versailles à ses cathédrales, qui sont un peu molles et manquent de grandeur dans le dessin; mais tout de même, c'est là du «bon ouvrage», solide et qui vieillira bien. La chapelle du château de Versailles est près d'être tout à fait excellente.
M. Lobre a su forcer les amateurs à s'intéresser aux simples jeux de la lumière sur des murs de demeures inhabitées. Nous lui devons de petits bijoux d'émotion et de large «fini». Je lui serai, quant à moi, toujours reconnaissant de ce qu'il m'ait appris à travailler lentement, il y a longtemps de cela, à mes débuts. Ce qui lui manque, c'est certaine acuité dans la forme, dont un Boldini fait vivre un vase, un balcon, une colonnade. Mais M. Lobre est lourd et froid comme ces pendeloques de cristal, dont il est le Velasquez, ainsi que des moulures Louis XIV et des soupières.
M. Zacharie Zacharian, comme exécutant, est unique—on voudrait qu'il osât plus, sans perdre sa manière impeccable. Il ne daigne.
Voyez le Velasquez romain de M. Carolus-Duran: n'est-ce pas encore d'un peintre éternellement jeune, pour qui la couleur sera toujours une fête, et manier des couleurs, le plus excitant des sports?