La Société Nationale, elle, perpétue la tradition—de plus en plus vague—de Manet et des impressionnistes, de l'école de Lecoq de Boisboudran, de Whistler et de Puvis de Chavannes, tout cela édulcoré, affaibli par les gros succès de Salon et l'intervention des marchands de tableaux. La Société Nationale, ne l'oublions pas, fut fondée par Meissonier—le dieu de la rue Laffitte, il y a vingt ans,—et par des hommes comme Roll, Gervex, Duez, Béraud, Cazin, Stevens, qui connurent des triomphes dont rien ne peut plus nous donner l'idée. Ces Messieurs furent ce que l'on appelait des «jeunes maîtres». Autorité, succès matériel, position sociale enviée, toutes récompenses et décorations obtenues à l'âge où, maintenant, l'on se demande dans les ateliers d'élèves ce que l'on fera plus tard!

Tous ces hommes ont «un passé» que les jeunes générations connaissent peu. Il ne nous appartient pas, à nous leurs élèves ou leurs amis, de les juger impartialement. Nous sommes engagés vis-à-vis d'eux par des sentiments de cordialité, de reconnaissance et de considération. Ce passé fut, pour certains, très brillant. Ils eurent tous beaucoup de talent, à nos yeux de débutants; et maintenant, ils font partie de nos souvenirs de jeunesse, de ces souvenirs qui paraissent plus charmants à mesure qu'ils s'effacent. Ils créèrent un type qui tend à disparaître et dans lequel, seuls peut-être aujourd'hui, MM. Vuillard et Maurice Denis pourraient être classés. Je veux dire des artistes «avancés», bien de leur temps, tout juste assez contestés pour en être fiers, mais, au fond, approuvés de tous les partis. Il doit être délicieux, quoi qu'en ait dit M. Degas, d'avoir de grands succès quand on est très jeune. Cela doit donner, pour parcourir le reste de la carrière, cette magnifique assurance, cette tranquillité si précieuse aux hommes de pensée, et qui fait tant défaut à la plupart d'entre nous.

Le Salon de 1908 nous montre nos aînés, riches des mêmes qualités qu'auparavant, avec, peut-être, un peu moins de vivacité, mais d'autant plus de réflexion. On respecte la gravité sereine de la composition destinée à quelque amphithéâtre de la Sorbonne, où le président, M. Roll, a cherché à dépeindre l'hésitante et douloureuse marche des savants à la poursuite de la Vérité. L'heureuse disposition des nuages, vers la gauche, apporte, par son arabesque ellipsoïdique, un repos et un arrêt pour l'œil; sans quoi, le regard risquerait de s'égarer trop loin du centre, où une femme nue, aux gris argentés et dorés tour à tour, se détache sur un cumulus figurant un taureau, symbole de la Force. C'est bien là le style républicain officiel où devait tendre, en prenant des années, l'auteur de la robuste Pasiphaé, et de tant d'autres célèbres toiles, qui sont du réalisme, du «vérisme» même, et pourtant visent plus haut.

Quel dommage que M. Gervex ait renoncé à ces décorations municipales, à ces «pages» franchement populaires, que je lui vis ébaucher et finir dans l'allégresse de sa trentième année, alors qu'élève chez lui, j'avais la bonne fortune d'entendre des hommes comme Mirbeau, Manet, Stevens, parler de la vie, me l'enseigner, pendant que j'étais initié aux mystères du «beau métier»!

M. Gervex se repose de ses vastes entreprises de la Villette et de Moscou, en exécutant des portraits et des scènes mondaines, voire des nus, avec cette souplesse et ces «mousses» de blanc d'argent, qui défendent à une toile de se plomber. L'idéal de M. Gervex ne s'est pas modifié, depuis les heureux jours de ses premiers succès et il apparaît comme immuable, sans inquiétude, au milieu de l'universel doute. Envions ceux qui n'ont pas trop de nerfs!—M. Béraud, lui, subit depuis quelque temps, une sorte de crise religieuse, et sa peinture n'a changé que dans ses manifestations «spirituelles». Le Parisien de naguère, ne retrouvez-vous pas tout son esprit, avec un peu de sa sécheresse d'exact narrateur, dans ses plus récents ouvrages? Il ne fut jamais plus heureux que dans son «Baccara au Cercle de l'Épatant». C'est là de l'anecdote, mais plaisante et sans prétention.

M. Léon Lhermitte, l'un des derniers de chez M. Lecoq de Boisboudran, le voici, avec une majestueuse tranche de vie. Le hasard de l'accrochage (ou peut-être les besoins de M. Dubufe qui prend un soin de tapissier pour accueillir tous les visiteurs, au seuil du Salon)—le hasard (?) rapproche M. Lhermitte d'Ignazio Zuloaga et de Gandara.—Ce voisinage est piquant. Si différents que soient ces artistes, ils ont quelque chose de commun et qui va se perdre; une exécution égale, mathématique, propre, lisible et qui se reproduit en blanc et en noir, comme si elle n'était, chez les uns, perlée de gris, nuancée et discrète; chez l'autre, éclaboussante des couleurs de l'arc-en-ciel: gemmes, fusées, étincelles; le tout restant parfaitement plat, «carte à jouer», comme dit M. Degas, et dans le cadre. M. Lhermitte et M. Zuloaga n'ont jamais fait mieux, ni plus fort. Ah! si les élèves savaient regarder, s'ils voulaient encore apprendre, quels déboires, quels délais leur épargnerait une station dans la salle A!

Entre le panneau où Antonio de la Gandara et Zuloaga se dressent, de toute la hauteur d'une «maestria raisonnée», clairvoyants et intangibles, sûrs de leurs procédés comme on l'était autrefois, je prétends que les jeunes gens briseraient leurs pinceaux, ou se mettraient à «tirer des filets», à coucher des «à plats» sur des murs, peut-être s'embaucheraient-ils chez quelque entrepreneur de peinture en bâtiment. Il serait temps, ensuite, pour eux de se demander: ai-je quelque chose à dire?

C'est encore le métier de M. Lhermitte, qu'ils laisseraient de côté, car celui-là est le plus ingrat et le moins proche de nos préoccupations actuelles; il n'y a plus guère de sous-Lecocq de Boisboudran, qui l'enseignent; ceux-là mêmes qui ne prétendent, auprès de leurs élèves, qu'à une humble fonction de contremaître, voient leur classe désertée par tous les petits génies de la rive gauche. Vous savez qu'il y en a 18.000.

La composition, l'agencement des figures, dans «La famille» de M. Lhermitte, est un modèle de ce genre si français, si logique et d'une si sereine unité. Que cela est donc «raisonnable»! Comme l'architecture d'une ville de la Marne, comme un paysage de Champagne…

Et Zuloaga? C'est à la fois l'intelligence d'un auteur dramatique et d'un musicien; d'un metteur en scène et d'un maître affichiste; Espagnol, nationaliste passionné, il est parisien d'éducation, même dans ses «sorcières». Espagnol, oui! mais un peu de Munich aussi; et un laqueur chinois. Que n'est-il pas? Que n'a-t-il appris? Que ne sait-il? Un paysagiste à la Gustave Doré, romantique, mais sobre comme le Greco de la vue de Tolède. Il a le sens de la vie moderne et le respect de la tradition; tout en les amusant, il évoquera à tout voyageur des souvenirs de musées. Quant au choix du sujet, il est toujours aguichant; son dessin est comme un théorème; enfin que lui manque-t-il pour être complet? Pas même l'admiration de Degas!