Peut-être avez-vous raison devant l'Éternel; peut-être! Mais je sens mon équilibre s'établir à mesure que j'avance… sans y croire. La jeunesse se passe de santé, mieux que l'âge mur. Je ne compris rien à Rubens quand j'eus vingt ans. «Le décharné», comme vous dites! Je lui préfère maintenant la chair duvetée et juteuse des beaux fruits de l'été, peut-être à cause que j'ai mis trop longtemps à apprécier les matinées de soleil, dont les rais envahissent ma chambre, promettant un jour de confiance et d'illusion. Peut-être à cause de mon rhumatisme, les ciels gris m'épouvantent.
Laissez-moi jouir enfin de l'insouciance du touriste dans Venise, de ces journées où pour être heureux il suffit, étendu dans une gondole, de regarder les nuages en argent, qui lament de leur image renversée et distendue, l'eau de la lagune! Nul besoin de galeries publiques, de palazzi, ni d'églises, pour me sentir, à Venise, plus peintre qu'ailleurs. Je respire, je regarde, et tout s'explique: c'est là que la peinture est née, comme une Vénus dont le corps sera l'éternel culte des hommes.
Les yeux de la déesse, qu'expriment-ils? Je n'en sais, ma foi! rien; c'est la couleur de ses prunelles, que j'adore, c'est le tissu de sa peau, ses cheveux roux, son «immense nonchaloir» ambré. Venise est femme.
Quand le mystérieux Giorgione naquit à Castelfranco, tous les campaniles de la Vénétie auraient dû se mettre en branle pour annoncer l'événement. Cet enfant allait remplir de parfum les fiasques à huile des ateliers d'artistes, et les allait changer en cassolettes. Sans Giorgione, point de Titien, donc point d'École vénitienne jusqu'au XVIIIe siècle; du moins, rien de ce que les livres désignent comme «la peinture vénitienne de la grande époque»; point de Greco, point de Velasquez; quant à Chardin et aux coloristes français du XIXe siècle, eussent-ils été ce qu'ils furent, sans Venise?
Peindre pour le plaisir de manier de la pâte et de couler dedans les essences grasses et transparentes—sans idée, oui, surtout, Grâce à Dieu! sans idée à peindre!—en cela, nous autres artisans, plaçons-nous notre foi. Notre esprit, notre génie, notre caractère, nous les prouvons par l'acte de tenir le pinceau et d'étaler la peinture sur des surfaces planes. Qui ne comprend point ceci, qu'il aille aux rétables du XVe siècle, avec les archéologues, les littérateurs, les amateurs de bibelots!
De Giorgione à Longhi—plus de deux fois cent ans—la Peinture est une courtisane qui frappe à toutes les portes, entre, monte l'escalier, laissant partout d'ineffaçables traces de son passage. Elle entraîne avec elle un cortège de musiciens, de masques et de fous, quelques nègres, et ses blondes compagnes dont Véronèse s'inspira. Tous les métiers travaillent pour elle: tisseurs, tailleurs et couturières, joailliers, orfèvres, teinturiers. Les architectes s'ingénient à lui plaire, car elle est la reine de ces lieux. Elle commande, elle règne sur le pays, au-dessus de la République, cette belle personne, telle que Véronèse nous la présente, en ses plafonds du Palais ducal.
Ne me parlez pas, Barrès, de la fièvre vénitienne; d'autres que vous, ici, l'apportèrent du Quartier latin ou d'Oxford; je vous assure, ami, que les canaux les plus malodorants sont salubres, car, si vous avez une plaie, trempez-la dans leurs eaux, et le sel marin la fermera; ne me dites pas non plus Venise déprimante et ruineuse, elle fut construite en matériaux plus solides que nos ciments armés.
Si le comte de Chateaubriand traîna sur la rive des Schiavoni sa feinte mélancolie romantique, et si vous, Barrès, y promenâtes ensuite votre artiste neurasthénie, Byron sut y ramer, comme rament aujourd'hui les jeunes Anglais, patrons des gondoliers; et Tiepolo, blanc et rose, fut un gaillard solide, s'il eut le goût des mièvreries élégantes; les sons que tirent ses archanges de leurs tambourins et de leurs mandolines, dans les Assomptions des églises jésuitiques, leur allégresse est inconnue sous d'autres ciels que le vénitien.
Unique coin de terre, la Vénétie, pour la diversité de sa production et l'unité de son génie! Que Tintoret soit l'ancêtre des décorateurs aux mains pleines, gaspilleurs et voluptueux du XVIIIe siècle, à peine croyable, mais vrai cependant! Michel-Ange, Moïse et Ezéchiel à la fois n'auraient pu naître près de la Madona del Orto, comme Jacopo Robusti. Si Tintoret fut un moindre prophète, combien grand encore ne nous semble-t-il pas, roussi par la fumée des cierges, la tête disparaissant presque dans la brume de mer.
Pour nous, esprits versatiles d'une époque décadente, tous les peintres vénitiens sont les dieux de notre Olympe; qu'on ne nous demande point, surtout, quel est notre préféré, de Giorgione à Longhi!