Pût-on choisir, je serais parfois enclin à hasarder. Canaletto, Guardi, qui furent les photographes, les Pathé frères de l'époque délicieuse, où tournaient des manèges de foire sur la piazza San Marco; si les «grands» firent de la «grande histoire», j'aime les moindres, qui en écrivirent de la petite, et celle d'une existence abolie. Il est des jours où l'on pense aux Goncourt, plus qu'à Michelet.

Et puis, Barrès, ne me méprisez pas trop… Il n'est rien, même parmi les plus futiles objets de Venise, qui ne me semble aussi décoratif que les arts somptueux de la Chine, et je donnerais les très précieux magots de Kang-Hi pour un nègre aux yeux blancs, veste niellée et polychrome, qui tend un plateau pour que Misia y dépose une boîte de coquillages, une barque en verre tarabiscoté, ou ces rangs de perles à deux sous, qui sont les turquoises et les émeraudes des pauvresses de Venise.

Ces nick-nacks, ces objets de bazar et de casino, notre rue de Rivoli sous les arcades de la piazza, ne les «blaguez» pas, ni le mobilier mal fini mais de tant d'art, qui, depuis deux siècles, pare les demeures de la cité-fille: ils ont la couleur, la fantaisie qui ne craint pas le «mauvais goût» et le grossissement de la scène; toutes choses, à Venise, sont conçues et exécutées à seule fin de plaire en une occasion festive; art impromptu et de circonstance, dextrement traité dans la hâte de célébrer un anniversaire, une victoire, une fête patronale, sous la baguette d'un chef de maîtrise dont les chanteurs ont la voix juste. Les plus illustres n'attachent pas plus d'importance à une toile, grande comme le «Jugement dernier» du Tintoretto, qu'à une grille de chapelle ou à une lampe votive; tout est accessoire pour la «comédie-opéra», bigarrée et somptueuse, qui se joue tout le long des mois, en plein air, ou dans le clair-obscur des salons et des églises. A Venise, on peint des Golgothas comme on peint des enseignes de costumiers, une écritoire ou un masque bouffon.

Entre esthéticiens, une lutte se livre pour ou contre Venise, pour ou contre Florence. Qui exalte la cité mâle, rabaissera la ville femelle. La Toscane de la Renaissance est le cœur et le cerveau de l'Italie, on pourrait dire de l'Europe; les Américains qui ont le sens des valeurs, et si habiles à faire des collections modèles, composées comme un portefeuille de père de famille, c'est aux Florentins qu'ils réservent cimaises et milieux de panneaux. Un protocole nous impose des règles de préséance dont je suis encore dupe, au moment où un pédant vient de m'endoctriner; Florence la revêche, convainc ma raison plus qu'elle ne touche mon cœur si, traversant le pont d'Ammanati, par un beau matin sec, je prends la peine de dégager la belle vierge de son armature de fer; mais la patricienne me fait peur, gare aux conséquences d'une liaison trop intime avec elle! Florence ne nous livre plus rien dont nous puissions nous servir, elle fournit à des besoins qui ne sont plus les nôtres. Venise, entremetteuse, si vous tenez à ce que je l'insulte, pourvoit à tous nos plaisirs. Mais ne la dites pas vulgaire. Elle est «peuple», nature, même dans ses agaceries de coquine fardée et grimaçante.

Revoir les dessins (moins nombreux que les peintures) que Venise nous légua. Le crayon en est habile; guère plus. Ceux du Titien sont des préparations pour sa peinture; Véronèse fut un illustrateur. Illustrateurs aussi le géant Tintoret et Tiepolo, entrepreneur galant de frises et de coupoles, si voluptueux que de prudes paroissiens n'osent lever la tête, par crainte de perspectives indiscrètes et d'anatomies trop sensuelles. A tant jouir de cette vie, ils en oublient l'autre.

Une exposition de quelques œuvres significatives des peintres vénitiens, est la bienvenue chez nous qui, peu à peu, confondrions les arts plastiques avec la métaphysique, voire avec une métempsycose.

LETTRE AU DIRECTEUR DES «ARTS DE LA VIE»

Mon cher Mourey, votre vivante Revue d'avant-garde nous annonce qu'elle va s'occuper de la question si importante de l'Académie de France à Rome. De distingués professeurs, réunis sous la présidence de Carrière, ont déclaré que «l'Académie de France» est nuisible à la «vie artistique et sociale».

Inquiétons-nous. Le «concours» incite nos jeunes amis à travailler pour un autre but que le «grandissement de leur esprit». Ils sacrifient leur «liberté» et la «fierté» de leur art… etc., etc. On leur impose le «célibat» (???), un luxe morne (l'ironie est forte: connaissez-vous leur lamentable installation intérieure à la Villa, vous qui rêvez de petits nids d'art pour l'ouvrier mineur…?) On leur enseigne la «superstition du passé», des musées, qui font oublier la «Nature», etc., etc., etc., etc. Il faut lire tout le morceau, à tête reposée. Avez-vous corrigé les épreuves de votre avant-dernier numéro, Mourey? Et vous n'avez pas ri? Si non, attendez quelques années et relisez. J'espère que vous serez sensible au comique de cette motion d'instituteurs.

Dites, on reproche aux lauréats leur bien-être et jusqu'à leurs loisirs? De grâce, faites connaître dans votre courageuse petite revue les raisons, impérieusement sociales, pour lesquelles les loisirs et d'heureuses conditions de sécurité matérielle, dans un décor de beauté et de noblesse, ont cessé avec le XIXe siècle, d'être bienfaisantes au développement intellectuel. Mais tâchez d'être net. Faites-nous sentir pourquoi les Buttes-Chaumont et les quartiers de l'Est, en général, sont plus inspirants, pour le penseur moderne—dans leur plate laideur municipale—que les sites les plus nobles du monde, où l'art s'est développé pendant des siècles. Expliquez-vous, de grâce, faites parler M. Charles Morice ou le Commandeur Marx, dans ce Congrès auquel vous avez songé, dès qu'il fut question de supprimer l'Académie de Rome.