Vous profiteriez de l'occasion pour fixer, pour nous autres, le sens actuel du mot «Vie», tel qu'on l'emploie dans la littérature sociale-artistique. Il semble que ce soit là une grosse tumeur dans votre bouche, qui l'emplisse, alourdissant la langue. Fixez le sens actuel du mot «Homme», du mot «Humanité». Ces mots ont pris une signification un peu rétrécie, sociale sans doute, qui n'est pas encore très claire pour nous. Et le titre de cette revue: «Les Arts de la vie»? Voulez-vous dire l'art vivant, opposé à l'art mort de l'Académie, de l'École? Je m'en doute, Mourey; mais je vois la vie, et la vie de tous les temps, de tous les pays, la Vie, enfin, dans les musées, dont Rodin et Carrière (votre Président), sont non pas des échappés, mais des fervents. On ne conçoit pas le génie de l'un et le grand talent de l'autre, sans l'éducation et une fréquentation amoureuse des musées, sans leur culte pour les maîtres dont ils sont issus et qu'ils continuent magnifiquement.

Concevez-vous l'œuvre de Rodin sans l'influence maîtresse de l'Italie, de la Renaissance et du XVIIIe siècle français; celle de Carrière sans le Prado et l'atelier de Rodin, cet autre musée? Les pensées dont vous chargez le dos du «Penseur» et que vous, Mourey, vous traduisiez autrement quand (dans ses proportions primitives, d'il y a vingt ans) cette admirable figure non encore mathématiquement agrandie, dominait la porte de l'Enfer. Mourey, êtes-vous sûr que Rodin les ait eues? que l'«Homme Moderne» les approuve? C'est de la littérature, à côté de l'œuvre plastique et vous ne vous doutez pas des conditions où se crée l'œuvre plastique. L'éducation d'un statuaire est péniblement matérielle. L'entraînement quotidien de la main, l'effarante habileté, la facilité, la sûreté technique, l'éblouissante virtuosité d'un Michel-Ange, d'un Puget, d'un Rodin; les multiples roueries du métier, l'exécution si mystérieuse, si diverse d'un Carrière, croyez-vous qu'on les acquière en lisant Michelet?

Ces maîtres ont puisé aux bonnes sources, d'une main d'ouvrier, avant que l'Inspiration ne fût tenue pour un soleil, qui illumine subitement le promeneur, dans la Villette. Mais vous êtes des professeurs. Vous avouez n'avoir pas à tenir compte du «métier». Uniquement occupés de l'Idée, de l'Homme, de la Vie et d'un Bien-être universel dans l'Avenir (vous qui reprochez aux Prix de Rome, leur «luxe morne»), vous ne voyez que le sujet dans un tableau, dans une statue, comme les visiteurs du Dimanche, au Salon, mais avec beaucoup moins de candeur, car vous êtes orgueilleux, à demi-éduqués et pourris de littérature contemporaine et de politique.

Vous croyez, Mourey, que je vous prends pour des anarchistes; non pas! ou bien, vous êtes anarchistes comme les enfants qui jettent leur ballon à l'eau, parce qu'il a cessé de les amuser. Vous voulez un autre jouet, mais un jouet que l'on ne fabrique pas encore. Vous avez des marottes. Rien de plus naturel. Votre visage s'empourpre et vous levez les bras au plafond, pour blâmer l'École des Beaux-Arts, «qui n'enseigne pas l'art gothique». Mais vous reprenez votre teint habituel, si vous parlez des styles postérieurs. Vous désirez qu'on s'inspire du gothique, pour les plans des gares de chemins de fer. L'Allemagne et la douce Belgique, cher ami, ont eu de ces pensées-là. Allez-y voir. Pourquoi le Bernin et l'architecture de Michel-Ange vous glacent-ils d'indifférence? Sociologie déformatrice pour tribune d'orateur populaire.

J'ai toujours eu, chez moi, un buste de Gounod par Carpeaux, qu'à peine je regardais. Si Carpeaux avait représenté Wagner au lieu de Gounod, j'aurais été touché, à vingt ans. Mais il m'a fallu attendre très longtemps, pour comprendre que j'avais là une belle œuvre.

Le Pape vous gâte Saint-Pierre et Rome toute entière.

Quand le soir, négligeant le train de ceinture, vous rentrez à Saint-Cloud par le Bois de Boulogne, vous tressaillez d'impatience, devant le Trianon du comte de Castellane, mais vous vous épanouissez, en admirant l'hôtel d'en face que construisit, pour M. Schaffner, Plumet. Il y a là, en effet, des clochetons, du pointu, un amalgame moderne, même des céramiques qui flattent votre cœur de révolté. Pour moi, je préfère l'éternelle reconstitution d'un chef-d'œuvre aux inventions disparates et incohérentes de nos camarades. Si j'avais à choisir entre Charles Girault de l'Institut et Hector Guimard, du Castel Bérenger, je serais bien embarrassé. Mais, tout de même, serais-je une grande Compagnie, je crois que je donnerais la commande à M. Charles Girault, les auteurs de l'ancien Palais de l'Industrie étant défunts. Les colonnes, les arches, même alourdies et mal comprises, sont préférables aux tiges de glaïeuls architecturales de ce Plumet.

Vous en teniez naguère, cher Mourey, pour la fleur stylisée. Rappelez-vous une bouteille de verre d'Émile Gallé, le sociologue nancéien? Je l'ai là, tout près de moi. Elle est violette et coiffée d'un frêle volubilis, à la petite queue vermiculée. Mais cette fleurette recèle—oh horreur!—un gros bouchon. Il n'y a point, par hasard, de littérature, sur la panse de cet objet-là.

Vous préféreriez peut-être, aujourd'hui, ces deux têtes de Maillol, à qui va notre admiration commune. Mais cela n'est pas moderne du tout! Ces têtes semblent détachées d'un portail gothique; pourtant, vous les admirez? Je ne comprends plus votre modernisme. Mais le gothique est tenu pour populaire, il est très en faveur dans les jeunes cénacles. Et ce Maillol est-il un révolutionnaire? Prions le poète Charles Morice de répondre à cette question palpitante, puisque: 1o il admire Maillol; 2o nul n'est digne d'intérêt que l'artiste d'ambitions révolutionnaires.

Tout cela est «angoissant» et devrait être «tiré au clair» dans votre prochain Congrès de Belleville.