Le cas Gauguin mériterait les honneurs d'une séance entière. C'est très complexe. En attendant, compilons les textes de nos professeurs d'esthétique et refaisons-nous une âme de primitif ou de barbare, afin de mieux vivre modernement.

Le cas Maurice Denis nous tient plus à cœur. Vous l'aimez pour l'inattendu de son orchestration, pour son culte de Renoir et de Cézanne. Mais, malgré tout, Denis est un petit-fils d'Ingres et un neveu de Sturler; et il décore des chapelles catholiques. C'est embarrassant.

Empêchez surtout Vuillard de trop préciser. Un chien, en peinture, n'a nul besoin d'être viable, s'il est l'occasion d'une jolie «tache» dans ses toiles. Craignons pour Vuillard ce «fini» que les frères Natanson faisaient si drôlement remarquer dans les ouvrages de Bonnard.

Au Congrès, on vous priera, Mourey, de vous expliquer sur la Société[15] dont vous êtes président et qui va bientôt cesser d'être Nouvelle. Qui sera embarrassé devant les juges? Car, enfin, vous approuvez l'art anti-révolutionnaire du portraitiste Ernest Laurent. Il divise ses tons d'une sorte, qui, pour plaire à la S. A. F. (abréviation sociale et coopérative), ne ravirait pas tout le monde. Quand vous êtes abandonnés à vous-mêmes, voilà les révolutionnaires que vous découvrez aux Champs-Élysées, vous autres!

[15] La Société Nouvelle—Galerie Georges Petit. Gabriel Mourey était notre président. Les membres: Cottet, Simon, René Ménard, Besnard, Thaulow, Aman-Jean, Henri-Martin…

Ces erreurs seraient d'un excellent comique, si les écrivains d'art n'en parlaient, comme moi d'aviculture ou d'hippiatrie. Mais l'influence de vos éducateurs de la jeunesse, par le fait même qu'ils se délassent, dans l'art, de leur métier de professeurs et de politiciens, propagera peu à peu des idées vagues, donc funestes. De jeunes benêts, la tête perchée sur de grands cols, portant, sous leurs aisselles, des revues, se promènent devant les Rubens du Louvre, en discutant les plus ardus problèmes de la sociologie. Ils ne comprendront pas Rubens. Moi, cela m'est égal! C'est peut-être regrettable?

Enfin, donc, il faudra poser la question de l'Académie de France à Rome. M. Guillaume, directeur, se retire; il y aura lieu de le remplacer. Tâchez, Mourey, si les portes de la Villa ne sont pas encore fermées, qu'on fasse un bon choix de son successeur. La vie, à la Villa (pardon de me servir du mot vie dans un sens non politique ni tendancieux), la vie quotidienne est celle d'un collège sans maîtres; des garçons trop jeunes pour saisir les beautés de Rome, se promènent et travaillent sans direction intellectuelle, sans culture, dans une liberté dont ils ne savent pas jouir. Il faut avoir subi une si sévère discipline, pour profiter de la liberté dont vous faites, messieurs, le premier article de votre code esthétique! Des règlements, qui datent peut-être de Louis XIV, astreignent les élèves à certains devoirs surannés et absurdes, qu'il s'agira de modifier. Introduisez de force, à la Villa, de belles femmes, des Américaines même, des personnes qui apportent du luxe, de la vie, dans ce palais démocratisé. Établissez un souterrain entre la Villa et le Grand hôtel. Amenez beaucoup de femmes. Forcez les élèves à prendre avec elles un contact hygiénique et régulier, si vous pensez que de tels ébats soient favorables au développement du génie. Surtout, mettez à la tête de ces pâles enfants, un maître avec une férule à la main, beaucoup d'intelligence et de science dans le cerveau, de la bonté dans le cœur.

Supposons dans cette situation officielle, notre maître Degas, si ce sage consentait à descendre de Montmartre. Mais vous le feriez rire, si vous lui offriez la place du directeur M. Guillaume, avec qui, d'ailleurs, il s'entendrait beaucoup mieux qu'avec vous. Et puis, quel est le Gouvernement qui proposerait à un tel homme une mission si naturelle?

Rodin, lui, ne refuserait pas. Comme il recevrait bien, avec une redingote «fine», les visiteurs du monde entier! Que de belles épaules nues, parées de diamants et de perles, à ses réceptions du dimanche! Horace Vernet avait bien fait les choses. Rodin les ferait mieux encore.

Faites nommer Carrière, pour qu'il parle. Mais il aurait des scrupules «sociaux», il proposerait qu'on ramenât les pensionnaires plus près des abattoirs de la Villette.