Rejetez-vous alors sur notre Maurice Denis, qui si congrûment s'exprimerait, qui ferait œuvre si utile, à condition qu'il se sente soutenu. Mais il est bien jeune, et vous verrez qu'il refusera ce lourd honneur.
Surtout, Mourey, ne laïcisez pas. Ne mettez pas un Normalien à l'École de Rome. Cela serait terrible!
Je regrette d'avoir passé l'âge du concours. J'aurais aimé être prix de Rome, sous n'importe quelle direction. En somme Debussy ne dit pas qu'il ait souffert d'avoir été lauré à l'Institut.
RÉPONSE A M. JACQUES-ÉMILE BLANCHE
Si vous aviez pu imaginer, mon cher Blanche, quel plaisir me causerait votre lettre et quelle joie j'éprouverais à l'imprimer dans ma «vivante Revue d'avant-garde», me l'auriez-vous quand même adressée? Je me le demande… mais, sachant votre naturelle bienveillance et le permanent souci que vous prenez d'être agréable à tous et particulièrement à vos amis, je suis forcé de me répondre par l'affirmative. Vous ne me démentirez pas!
Donc, vos pages m'ont ravi par leur ton pincé et piquant. Puissent les lecteurs des Arts de la Vie y avoir trouvé autant d'agrément que moi-même. Je n'en doute point; tous ceux qui vous connaissent—c'est tout le monde depuis le portrait révélateur qu'a signé de vous notre Lucien Simon!—ont savouré les rares finesses de ces lignes, ont apprécié à leur vraie valeur ce qu'elles contiennent de profond et d'exquis, le tour plaisant des allusions, l'acuité des sous-entendus, ce que vous dites et surtout ce que vous ne dites pas, les réticences, les dessous, les complexités, les indécisions, les inquiétudes de votre pensée: vous êtes là tout entier et sans détruire votre légende. Eh! vous auriez fait, Blanche, un excellent chroniqueur; vous pouviez redonner de l'éclat à une profession décriée… alors qu'il y a tant, sinon trop, de peintres.
Une seule chose m'a surpris… et peiné: l'intonation amère de vos propos. On vous sait, par expérience, peu indulgent; on ne vous soupçonnait pas déçu. J'attendais plus de sérénité d'un homme pour qui la vie ne fut point trop cruelle et d'un artiste à qui ses confrères et le public—celui de l'Étoile, bien entendu, pas celui de Belleville et de la Villette où l'on travaille, ni celui de la Montagne-Sainte-Geneviève où l'on pense—sans parler de nous-mêmes, incompétents critiques d'art, ont fait la réputation qu'il mérite. De quoi donc êtes-vous mécontent, Blanche? Ou de qui? De vous, sans doute! Mais je ne vous plains pas.
Si vous compreniez la vie, et par suite l'art, comme nous les comprenons, c'est-à-dire plus largement, plus sainement, plus simplement, plus humainement, plus socialement—pardonnez-moi d'user de mots dont le sens vous échappe—vous envisageriez d'un œil moins dégoûté bien des choses, vous ne jugeriez pas aussi détestables et pervers le monde et le temps où nous vivons et ne déclareriez pas l'Académie de France à Rome aussi nécessaire à la formation de nos artistes, peintres, sculpteurs, architectes, graveurs en médailles et musiciens, ainsi qu'à la prétendue conservation de nos traditions nationales. Secouez-vous, Blanche; laissez-vous aller à être d'aujourd'hui; n'essayez pas de résister au courant; il aura quand même raison de vous et de vos préjugés de caste et de profession. Pourvu qu'il ne soit pas trop tard! Alors, vraiment vous seriez à plaindre. Mais, je me garderai d'insister…
Que nous voulions détruire ou changer quelque chose pour donner de l'air, comme vous le dites fort bien, à nos poumons fatigués par les poussières du passé, cela vous inquiète, cela vous révolte, cela surtout vous épouvante. Vous êtes un ami de l'ordre, et, comme tous les amis de l'ordre, le seul mot de changement vous fait trembler, incapable que vous êtes d'oser et de vouloir pour le mieux, parce qu'incapable, aveuglé, comme presque tous vos confrères, par les seules préoccupations de métier, de vous hausser à des idées générales. Vous vivez, si cela peut s'appeler «aujourd'hui» vivre, dans la tour de verre, sous la lumière à quarante-cinq degrés d'un atelier exposé au nord, une palette et des pinceaux en main, devant un chevalet… Et que vous importe les cris de joie et de souffrance, les appels au bonheur, le droit à la pensée, à la liberté morale, de l'humanité qui vous environne, la marche du progrès civilisateur, les élans de fraternité universelle qui ébranlent les peuples. Cela, c'est de ces choses que vous appelez, d'un air méprisant, sociales, et que l'on est convenu, dans votre milieu, de considérer comme nuisibles à l'art; cela c'est, pour tout dire, de la littérature et de la pire, du verbiage démagogique pour «jeunes benêts» d'Universités Populaires. Fermez donc à double tour la porte de votre atelier, Blanche, calfeutrez le vitrage, ne laissez pénétrer que juste ce qui vous est nécessaire à la clarté du jour, la lumière est dangereuse, elle charrie les atomes de vie, les germes éternels des renouveaux… et elle pénètre les fonds les plus obscurs. Claustrez-vous, emmurez-vous et peignez, peignez, peignez! On peut devenir ainsi un bon peintre, mais ainsi on ne devient pas un grand artiste.
Je sais, il y a le Métier. Vous en faites la fin de l'art et il n'en est que le moyen, car qu'est-ce donc que connaître son métier de peintre, de sculpteur, de musicien, d'écrivain, sinon posséder les modes d'expression propres à l'art que l'on pratique. Sommes-nous d'accord sur ce point, Blanche? Pas plus, hélas! j'en ai peur, que sur les autres; ce qui, d'ailleurs, n'importe guère. Mais là encore, vous avez manqué de netteté. Qu'est-ce que le métier? Qu'entendez-vous par le métier? D'un homme qui possède comme vous le sien, il nous eût été précieux de recueillir une définition claire.