Puvis de Chavannes, décrétiez-vous un jour, à l'un de nos dîners si cordiaux de la Société Nouvelle, ne savait pas son métier, mais Meissonier le savait; l'œuvre de celui-ci, par suite, est périssable, celle de celui-là, éternelle. Je ne comprends pas. Éclairez-moi, car je ne suis qu'un pauvre homme de lettres qui aime l'art. Dites, votre président, M. Carolus-Duran, connaît-il son métier? Si oui, M. Degas le connaît-il aussi? Et M. Renoir? Et M. Claude Monet? (mais ne parlons pas des paysagistes, indignes à vos yeux d'être considérés comme des peintres!). Vous tenez M. Gérôme pour un maître incomparable! C'est, sans doute, qu'il savait son métier. Et Manet, le savait-il? M. Bouguereau, M. Bonnat, M. Cormon, M. Detaille, M. Jules Lefebvre, qui sont membres de l'Institut, M. Gabriel Ferrier, qui le sera et qui professe rue Bonaparte, où il fut pour votre joie préféré à Carrière;—vous avez goûté au dernier Salon, j'en tiens la gageure, son magistral portrait du Pape, de ce Pape qui, selon vous (étrange opinion qu'aucun de nos actes n'autorise), nous «gâte Saint-Pierre et Rome tout entière!» Eh bien! tous ces messieurs doivent savoir leur métier. Et Puvis ne le savait pas? Un peu de lumière, Blanche! ayez pitié de nous!

Ainsi, vous ne voyez dans l'art que le métier. Libre à vous, ces affaires ne nous regardent pas, car vous ne nous ferez pas croire, Blanche, que de ces questions de boutique ont jamais dépendu et dépendront jamais les destinées de l'Art. Le métier, votre métier! eh, sachez-le, que diable, et n'en parlez point tant. J'en resterai toujours, moi, envers et contre tous, à cette vérité profonde qu'énonçait Taine: «Pour un artiste, la première condition est d'être une personne; sinon, il n'a rien à dire».

Comprenez-vous maintenant, Blanche, pourquoi nous sommes opposés à tout ce qui peut entraver chez l'artiste «le grandissement moral de son esprit», ennemis de tout ce qui peut le pousser «à sacrifier la liberté et la fierté de son art pour quêter docilement l'approbation de ses maîtres et les faveurs officielles», comprenez-vous enfin pourquoi ce régime de concours, de diplômes, de couronnes en papier doré, cette domestication de l'artiste sous la férule des académies nous fait «lever les bras au ciel» et nous révolte. Comprenez-vous maintenant pourquoi nous vouons à Carrière cette tendre admiration, cette vénération affectueuse, dont vous vous scandalisez; c'est qu'il est non seulement un grand peintre, mais une grande «personne». Opinion de gens «à demi-éduqués et pourris de littérature contemporaine et de politique», répéterez-vous gracieusement! Possible, Blanche, mais opinion de gens qui, contrairement à vous, et par bonheur pour eux, voient autre chose chez un Michel-Ange, un Puget, un Rodin que de l'«effarante habileté», de la «sûreté technique», et une «éblouissante virtuosité», chez un Carrière autre chose que ce que vous nommez «les subtiles roueries du métier», opinion de gens à qui répugne une compréhension de l'art aussi mesquine et qui rejettent les catégorisations dogmatiques où vous cantonnez l'art, le séparant de la vie et de la pensée, alors qu'il ne fait qu'un avec la vie et la pensée, alors qu'il n'est et ne doit être et n'a jamais été et ne sera jamais qu'une des manifestations,—l'une des plus hautes, certes!—de la vie et de la pensée.

Voilà nos «marottes». Elles vous effraient et vous remuent la bile dont tant de rancunes, depuis si longtemps, ont accumulé en votre organisme un fâcheux excédent. Il faudrait vous soigner, cher ami. Venez avec nous, au grand air, dans la pleine lumière, pour une cure de vérité. Mais non, vous n'êtes pas de notre monde; nous ne nous entendrons jamais.

Regrettez-le; vous auriez bénéfice, je vous assure, à respirer une autre atmosphère, plus saine, plus vivante, j'oserai même dire, plus sociale. N'êtes-vous pas de ceux qui déplorent de nous voir offrir «le Penseur» au «Peuple de Paris». Cette formule vous offusque; à nous elle parut la seule acceptable; mais nous sommes des intellectuels. D'autres regrettèrent qu'une «aussi petite» revue et qui se permet de mêler l'art aux choses humaines, ait eu l'audace d'une pareille initiative, mais voilà notre fierté et la raison d'être des Arts de la Vie. Passons.

Je finis, Blanche. Excusez-moi d'avoir haussé le ton de ce débat, et d'y avoir mêlé, comme à l'ordinaire, de la «littérature», contre laquelle vous nourrissez une si irréductible haine. «La littérature—répondiez-vous, il y a deux ans déjà, à l'enquête de M. Maurice Le Blond sur l'École de Rome—a tué les arts plastiques. Les expositions incessantes, la critique des journaux et des revues ont fait des artistes des êtres hybrides qui devraient éclater de rire quand ils se regardent dans la glace, tant ils sont comiques.» Ce dernier trait me satisfait entièrement. Vous avez raison, Blanche, et cette fois, je suis de votre avis.

Gabriel Mourey.

P.-S.—D'une lettre que vous venez d'adresser à Jean Ajalbert à propos de la généreuse campagne qu'il mène dans l'Humanité en faveur du «Droit de l'Artiste sur l'Œuvre d'Art» je ne puis me retenir de détacher ces lignes, non moins révélatrices de votre état d'esprit que celles dont vous avez honoré le directeur des Arts de la Vie.

«Les préoccupations intellectuelles de nos contemporains—dites-vous—m'intéressent passionnément, vous n'en doutez pas, mais elles m'apparaissent comme si étrangères et même si contraires à l'art, que je les exècre! Sans cesse entendre parler des droits de l'homme à ceci ou à cela, est un peu irritant pour l'homme qui sait que le seul droit dont il ait pleinement joui, c'est de souffrir, en attendant la mort. Le vague de tous les petits remèdes proposés à la douleur ou au malaise contemporains, n'est égalé que par la naïveté et l'orgueil de ceux qui les offrent.»

Je crois enfin vous comprendre… et je n'ai plus envie de rire. Vous êtes, Blanche,—comme votre maître Degas que j'entendais naguère prêcher le même évangile de résignation et de découragement—vous êtes un homme de l'An Mil, ressuscité à l'aube du vingtième siècle. Alors, si le seul droit de l'homme est, hélas! «de souffrir en attendant la mort», ne peignez ni, surtout, n'écrivez plus, Blanche, et couvrez-vous de cendres. Vanité des vanités, etc.[16]