G. M.
[16] M. G. Mourey me précéda dans cette voie-là, comme fit M. Charles Morice qui cessa de faire de la critique, se consacra peu après à la religion et mourut comme un saint. Nous ne reproduisons ici ces lettres—que nous avions cru si violentes, lorsqu'elles parurent—que pour qu'on puisse en comparer le ton avec celui de la polémique actuelle.
M. J.-E. BLANCHE ET LA CRITIQUE
Mon cher Mourey,
L'intéressante page de critique que, sous l'insidieuse et modeste forme de lettre, M. Jacques Blanche a adressée à la foule—en mettant votre nom sur l'enveloppe—exige si ce n'est une réponse, du moins quelques observations. Je sollicite donc de votre bienveillance dont tant d'artistes ont largement usé, depuis que vous tenez une plume, et que certains oublient avec une élégante désinvolture—l'ingratitude n'est-elle pas l'indépendance du cœur?—je demande un coin, dans la Revue Les Arts de la Vie, pour présenter respectueusement de brèves remarques à votre piquant correspondant qui fut un peu l'enfant gâté de la Critique.
Si j'ignorais la brillante situation qu'occupe équitablement M. Blanche, si je n'admirais pas aussi sincèrement son talent, son manifeste me mettrait de suite au courant, et me prouverait que le peintre choyé par nous est aujourd'hui en possession d'un succès mérité et définitif. Il existe en effet peu d'exceptions à cette règle, que dis-je? à cet axiome psychologique aussi certain que la loi de la pesanteur: quand un artiste raille ou vilipende la Critique, c'est qu'il siège au Capitole. Au début, le plus insignifiant, le plus plat compte rendu paru dans une obscure feuille-de-chou excite l'émotion, la joie, l'enthousiasme, la reconnaissance de braves gens qui enverraient une carte de remerciements au Bottin, et qui ne se nourrissent pas exclusivement d'idéal, d'inspirations et de sublimités extra-terrestres, comme le supposent ces bons gogos de bourgeois. Personnellement, j'ai collectionné des autographes multiples dont le lyrisme s'atténue, s'émousse, s'assagit, se glace, se vulgarise peu à peu et finit par se transformer en vagues P. P. C. agrémentés parfois de paternels conseils. Plus le baromètre monte—médailles, décorations, commandes, gros chiffres de vente, broderies vertes, victoires et conquêtes—et plus le lyrisme de nos ex-protégés dégringole. En général, arrivé au Grand Cordon de la Légion d'Honneur, le mercure marque: injures et propos de halle. L'éminent M. Gérôme dévoila, à ce sujet, un état d'âme fort suggestif.
En homme bien élevé, M. Blanche, dont la boutonnière n'est encore ornée que du simple ruban rouge, se contente de déclarer que, nous autres critiques, nous nous montrons «orgueilleux, à demi-éduqués et pourris de littérature contemporaine et de politique»—«Nous ne voyons que le sujet dans un tableau et dans une statue, comme les visiteurs du dimanche au Salon».—Le public de la semaine cherche-t-il autre chose? Je prends la liberté d'en douter, car les appréciations des cercleux et des dames suaves atteignent, en ineptie, des altitudes phénoménales.—«Quand vous êtes abandonnés à vous-mêmes, continue le Justicier, voilà les révolutionnaires (M. Ernest Laurent) que vous découvrez aux Champs-Élysées!»
Pourquoi, «abandonnés à nous-mêmes», proclamons-nous la haute valeur des œuvres de M. Jacques Blanche sans que celui-ci s'en offusque, et pourquoi ce même M. Jacques Blanche flagelle-t-il de ses sarcasmes les critiques—tout «autant abandonnés à eux-mêmes», les pauvres—quand ils découvrent ce buveur de sang d'Ernest Laurent? Cruelle énigme!
«Ces erreurs seraient d'un excellent comique, ajoute l'artiste, si Messieurs les critiques qui ont d'ailleurs de l'intelligence ou du talent (le mot «ou» nous laisse le choix) ne parlaient d'art comme moi d'aviculture ou d'hippiatrie.»
Entre parenthèses, ce contempteur de notre malheureuse littérature contemporaine que M. Blanche couvre de son mépris, comme la politique et les «quartiers de l'Est», me semble inconsciemment sacrifier aux faux Dieux. «Hippiatrie», qu'en pense Laurent Tailhade? Et ailleurs: «Le piment de son orchestration», qu'en dit Huysmans?