Conder «posait» comme une statue, s'efforçant de me donner le moins de mal possible; il me racontait, de sa sourde et lasse voix, en mots difficiles à percevoir, des faits sans importance, de soi-disant grossièretés de ses camarades; d'imaginaires manques d'égard, des disputes de sociétés et de clubs artistiques; puis il passait à la description d'un meuble de laque aperçu chez un bric-à-brac; d'un nouveau dessin de «Chintz»; d'une toilette de femme; de Mlle Adeline Genée, la ballerine de «l'Empire»; ou encore il me parlait de la «Fille aux yeux d'or», de Balzac, de Guys, d'Anquetin, qu'il tenait pour son maître et le maître de sa génération. La cendre couvrait son pantalon de nankin, le tapis, toute la pièce: il fumait soixante énormes cigarettes par jour.

A chaque repos, furtivement, il montait à son atelier où il allait barbouiller et détruire, en une seconde, quelque admirable esquisse, dès sept heures du matin jetée sur la toile; et redescendait tout tremblant, d'une agitation fiévreuse qui le consumait, sentant qu'il ne lui restait plus que peu de mois à vivre pour accomplir tant de projets merveilleux que son imagination formait pour lui-même et pour les autres. La plupart des idées nouvelles que s'attribuent les illustrateurs à la mode aujourd'hui, viennent de Charles Conder.

A deux heures, le lunch était servi dans la salle à manger, fraîche sous ses voûtes de crypte. Il y faisait honneur en véritable ogre, toujours reprochant à Mrs. Conder qu'il n'y eût pas sur la table plus encore de bonnes choses. Walter Sickert ou George Moore entrait, qui contaient à notre hôte des anecdotes de notre jeunesse et de Paris, jusqu'à l'instant où, n'y résistant plus, Charles Conder s'élançait au deuxième étage et se remettait à peindre, à dessiner ou à effacer.

Ce printemps-là, j'avais pris un atelier à Londres. Pénibles heures de la «season»: dans la chaleur écrasante d'une vaste pièce sous le toit, des hommes et des femmes, mes trop inexacts modèles, amenaient des parents et des amis, prenaient le thé, critiquaient la ressemblance d'un portrait.

Dans un défilé de ces aimables importuns, Conder me dit un soir, en regardant le portrait d'une dame:

«—Comment? Vous faites encore poser Mrs. X…?» Et il nomme une personne aussi rose et blonde, que noire et jaune était mon modèle: je suis surpris, et alors le pauvre garçon s'excuse: «Je me trompe peut-être? ne vous étonnez pas, je ne sais plus toujours bien ce que je dis!…»

C'étaient les prodromes de l'horrible démence où il s'est débattu deux longues années.

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Où avais-je connu Charles Conder? Il y a très longtemps, à Paris, mais je l'y avais peu vu, car il sortait surtout la nuit à Montmartre, avec des camarades trop jeunes pour moi; mais, à Dieppe, nous nous liâmes, certain été que Beardsley et son «set» y passèrent. Jusque-là, Conder était resté, pour moi, un amateur qui s'occupe de bibelots et qui a de bonnes adresses d'antiquaires; particularité: il était l'élève d'Anquetin. Pourtant, j'avais été frappé, au premier jury auquel j'assistai comme membre de la Société Nationale, par ses paysages décoratifs avec des personnages modernes, à l'allure romantique et balzacienne; mais bientôt, je perdis la trace de ce jeune Australien noctambule. Nul catalogue d'exposition ne mentionnait plus son nom. J'ignorais ce qu'il était devenu, et pourtant il vivait en plein Paris.

Je fus bien surpris en retrouvant Conder chez les Fritz Thaulow, hébergé par ces braves gens, recueilli comme le serait un petit orphelin dans un asile. Il venait d'avoir une de ses crises d'alcoolisme, on le soignait en le mettant sous clé avec une bouteille de lait, des pinceaux et des couleurs.