Thaulow et Conder avaient dû se rencontrer dans la «maison de l'Art Nouveau» de Bing. Ce japonisant ayant commis l'imprudence de renoncer à l'Extrême-Orient, commanda des tableaux, des décorations d'ensemble, des tapis et des modèles de meubles, à des hommes tels que Maurice Denis, Besnard, Cottet, de Faure, Thaulow ou Conder. La tentative de Bing eut le sort réservé aux enfants trop intelligents: elle ne vécut pas. Il y eut pourtant à «l'Art Nouveau», rue de Provence, quelques réussites, et l'une des plus remarquables, mais assurément la moins remarquée, fut un boudoir en soie d'un blanc crémeux, que Charles Conder illustra de capricieuses aquarelles bordées de franges en perles; le tout, d'un raffinement exquis de couleur: ingénieuse transposition dans une forme moderne, des bergeries, des galants décamérons poudrés du dix-huitième siècle. En des médaillons et des compartiments asymétriques, c'était Jeanne-d'Arc, Marie-Antoinette, Chinon, Trianon et Hampton-Court; des satyres, des nymphes, Mimi-Pinson, Dame Peluche, Bajazet; des sultanes, des bergères, des Faunes; Carmen, Esmeralda et le Postillon de Lonjumeau!
La maison de «l'Art Moderne», à côté d'objets fort beaux de la Chine et du Japon, groupa les premiers produits des artisans et des architectes qui renouvelèrent le style de nos intérieurs: ce qu'on appellerait plus tard le «style munichois» mais ce qui fut, en somme, une importation anglaise d'objets, de tissus, de verre, de dinanderie encore inconnus à Paris. On entendait vendeuses et employés parler «art» avec un accent germanique. Je crois que le trop fameux gallophobe Meier Graef, avant de fonder, rue de la Paix, une autre maison de «Modern Style», avait été le collaborateur de Bing.
Telle quelle, l'entreprise de la rue de Provence eut de l'influence sur le rapprochement si fructueux des artistes et des ouvriers d'art. Le goût de Charles Conder était trop fin, trop délicat, pour s'imposer à des amateurs qui n'eussent pas donné place, chez eux, à un vieux bibelot français.
A propos de Conder, le nom de Watteau fut prononcé (Watteau, pourquoi Watteau?), on cria au pastiche; et les délicats panneaux de soie furent mis de côté comme un lot d'accessoires pour cotillon. Achetés par Mme Thaulow, puis mis en vente à la mort du paysagiste norvégien, je les signalai maintes fois à d'inquiètes personnes qui construisaient un hôtel: nul n'en a voulu, en attendant que ces peintures charmantes passent un jour sous le marteau du commissaire-priseur, chez Christie, et soient couvertes de banknotes, car la réputation de Conder, qui commence à rayonner dans son pays, dépassera celle d'Aubrey Beardsley. Les dessins de Beardsley, qu'on ne peut déjà plus se procurer, à quelque prix que ce soit, ne sont pas d'une qualité aussi rare que les aquarelles de Conder, dont il subit si fort l'influence; Conder n'avait pas, d'Aubrey, la sûreté de main et le fini qui plaît tant aux bibliophiles, mais son art est bien plus naturel, plus varié, plus riche. Beardsley ne fut qu'un illustrateur mais Conder était un vrai peintre.
L'œuvre de Conder est numériquement considérable: peintures à l'huile, peintures sur soie, éventails (il y excella), pastels, sanguines, lithographies (illustrations pour un Balzac), châles, robes peintes, meubles, décorations de chambres entières (maison de Edmund Davis Esq., de Mrs. Halford, etc.). Les cinq dernières années, mon ami travaillait jour et nuit, dans une sorte de rage, remplissait ses armoires de projets, de croquis d'une sensualité de malade; d'où cette farandole où il entraîna Hogarth, Rowlandson, Beaumarchais, Mürger, Fragonard, Goya, Henri Monier, Longus, Ovide, Pierrot, Dunois, Shakespeare et Verlaine, comme en un bal d'enfants.
Ses éventails sont des chefs-d'œuvre d'invention et d'arrangement, dans une gamme tendre de pastel; en camaïeu, ou coloriés comme des images à deux sous, sans «fignolage» de miniaturiste, avec des «à plat» qu'adoucit un trait spongieux du pinceau. A quoi les comparer? Point certes aux éventails français du XVIIIe siècle. Conder fleurit, rompt, allège les festons et les astragales des frères Adam, ces artistes de génie classique qui s'inspirèrent du grec, comme les dessinateurs de la fabrique de Wedgwood. Ses figures maladroites et pimpantes sont d'un dessin impressionniste, sensible, capricieux comme celui de Constantin Guys, ou même de Goya.
La «déformation», donc la vision et l'écriture de Conder, aurait dû ravir les «critiques d'avant-garde», dont le pauvre garçon attendit en vain les suffrages, toujours surpris de n'avoir pas l'honneur d'un paragraphe de louanges dans le Mercure de France—car il était du «quartier latin», et il se dépitait d'être exclu par le milieu «avancé» (advanced set) où il croyait avoir sa place. Son exposition, chez Durand-Ruel, il y a quatre ans, et pour le catalogue de laquelle il m'avait imprudemment demandé une préface, fut sa dernière tentative publique dans son «dear old Paris», et la cause de ses premiers troubles cérébraux. Cet échec le confondit. Ensuite, de son subit succès à Londres, il ne put jouir, car les applaudissements s'adressaient alors à un malade.
Étrange fut le destin de ce déraciné, tendre, toujours amoureux, bohème, et museur malgré son très excessif travail. Ses excentricités, comme pour Whistler, plaideront plus en sa faveur auprès des Anglais que n'aurait fait une existence normale. On voit déjà comment sa légende s'organisera à côté d'Aubrey Beardsley, d'Oscar Wilde. Le peintre sera connu plus tard.
Jusqu'à son heureux mariage avec l'Américaine dévouée qui mit sa fortune à la disposition de Conder, celui-ci fut, tant à Paris qu'à Londres, une sorte de Verlaine, passant de l'état d'ébriété à un demi-sommeil lucide, ne travaillant jamais avec plus d'inspiration que sous l'empire de l'alcool. Il serait douloureux de retracer ses pérégrinations dans les taudis des deux villes où il connut la misère et l'abandon, lui qui attachait tant de prix à tous les luxes, aux raretés d'un joli intérieur et à l'élégance de ses habits. Il était fait pour un siècle enrubanné, galant—et je ne puis m'empêcher de le voir soupirer une sérénade sous la fenêtre de sa belle, coiffé du béret à la Watteau et la cape sur l'épaule.
Je viens d'assister, dans son quartier de Chelsea, à une de ces mascarades qu'il savait si bien monter, et je pensais à lui pendant qu'un orchestre d'instruments à vent accompagnait les chants, les danses des Cydalises et des Corisandes. La musique de Gabriel Fauré me parut plus fiévreuse encore sous les guirlandes de fleurs, parmi les jets d'eau et les bosquets qu'éclairait la pleine lune de juin. Le ciel de minuit, toujours si pur à Londres même après une journée brumeuse, dressait une coupole bleu sombre sur les murs des «mews» et des maisons dont le jardin est encadré. Quelques vieux camarades de Conder, tandis que le flûtiste Fleury jouait en plein air, nous nous tenions émus, dans un salon où nous avaient attirés des éventails de notre ami, que nous sentions présent, qui aurait dû être là dans l'orchestre ou les chœurs, parmi ces Indifférents et ces Mignonnettes sortis de la Galerie Lacaze.