Les personnages de la Comédie italienne, de Molière et de Balzac étaient tous un peu confondus dans le cerveau de l'Australien, qui mélangeait volontiers l'époque de Louis XIV et celle d'Alfred de Musset; et chez qui un joli bric-à-brac de chaises à porteur, de berlines, de coquillages, de miroirs chinois, de cabinets de laque vénitien rococo, des gondoles, des portiques de treillages, des rideaux de Quinze-seize «chatouillés par Zéphir», étaient autant d'accessoires qui reviennent sans cesse dans ses compositions, où le chapeau de Rastignac s'aplatit en tricorne, où la souquenille du valet poudré a presque les mêmes pans que la rheingrave de la Restauration. Postillons au fouet claquant, facchini, soubrettes, jeunes seigneurs courtisant une almée à la Coypel, nègres au turban à plumes, fifres et tambours: tous les invités au bal d'Esther, dans la Chaussée d'Antin, sont les favoris de ce citoyen des Batignolles, de Dieppe et de Chelsea.
Conder ayant acheté une des anciennes maisons de Cheyne Walk, il y entassa des objets italiens si chers à Henri de Régnier, des tableaux et des meubles dont il faisait un décor riant à son labeur et à sa maladie. Certaines chambres de parade étaient, les soirs de réception, les aquarelles mêmes de Conder, réalisées et vivantes. Des couleurs acides réveillaient ces vieux lambris, ces chambres obscures qui, par les après-midi brumeuses de Londres, ne s'éclairent qu'aux lampes. Un salon bleu, tout miroitant de satins drapés et de glaces vénitiennes, était dédié à Watteau et à Whistler. Conder peignait dans toutes les pièces, la nuit comme le jour, sous des lustres à bougies.
L'apogée de la vie du pauvre Conder fut la redoute masquée qu'il donna pendant le carnaval de 1904. Cette fête avait pour thème la mise en action de «The Rape of the Lock» de Beardsley. Chacun de ses admirateurs s'y rendit dans un équipage qui plut au peintre, et le souper, au matin, réunit sous les guirlandes du plafond et les arcs de «trellis», les actrices à la mode, les littérateurs pour qui Conder était alors devenu un maître.
On était loin déjà des jours de lutte où il s'acquittait envers Thaulow d'une hospitalité «écossaise», en brossant sur le gros coutil des sièges et des portières, des compositions mythologiques et improvisait avec quelques pots de couleurs un décor somptueux et bon marché; dans le jardin de la villa, il dessinait des parterres, accrochait aux arbres des grappes de lanternes en papier, dont la lueur n'éclaira que les tristes repas où Conder, après l'une de ses premières attaques, misérable, s'attablait auprès d'Oscar Wilde, furtif à sa sortie de prison et hésitant sur l'attitude à prendre. Nous redoutions alors que Conder ne glissât comme le pauvre Lélian vers des bas-fonds que dorait son génie naïf. La maladie avait déjà miné son corps. La généreuse Mme Thaulow et l'enthousiaste Fritz étaient toujours prêts à secourir, à protéger, à accueillir, à donner. Wilde, de Berneval-sur-Mer, venait clandestinement se réchauffer à leur foyer, contant de ses belles histoires symboliques dans un cercle de petits enfants qui l'écoutaient bouche béante. Conder suivait un régime sévère et, enfermé dans la villa de Caude-Côte, il reprit des forces. Je me le rappelle un jour, agenouillé aux pieds de son hôtesse, dans une attitude que je ne m'expliquai pas au premier abord; et la dame le dominant de sa puissante stature, était vêtue d'une étrange robe: Conder essayait sur elle une jupe de sa façon, qu'il avait agrémentée de médaillons, de figures, de rinceaux et dont la finesse eût mieux convenu pour un dessus de bonbonnière qu'à épouser les formes plantureuses d'une Walkyrie.
Mon ami me parlait souvent de Miss X… qui, croyait-il, était à Paris. J'avoue que j'écoutais avec mélancolie les projets matrimoniaux du malade. Pourtant, il devait rebondir encore une fois, se marier et connaître, pour de trop courts instants, mais en jouir pleinement aussi, la sécurité et une pleine liberté pour réaliser ses rêves de peintre et de collectionneur.
Aubrey Beardsley, Charles Conder, Dowson, Arthur Symons, ces protagonistes du Yellow Book et du Savoy, sont aujourd'hui tous disparus, après avoir, chacun dans son genre, accompli des œuvres sœurs. Ils eurent tous une passion: l'esprit français, et aussi notre langue que Whistler leur apprit à aimer. Ils forment une petite phalange indissolublement liée dans la mémoire et la reconnaissance des quelques Français qui fréquentèrent l'Angleterre dans les dernières années du XIXe siècle. En littérature, en musique, en peinture, ce qu'il y eut de plus significatif et de plus neuf chez nous trouva en eux des cerveaux réceptifs et des voix enthousiastes pour célébrer la France moderne et classique.
Si aucun de ceux-ci ne fut véritablement un grand homme, ils auront eu de l'influence sur leurs contemporains. Il est remarquable que, depuis une trentaine d'années, ce soient de moindres artistes qui aient indiqué des directions, exercé une influence, et par un rayonnement assez nouveau de la pensée, qui fait qu'un peintre ou un sculpteur inspire des littérateurs; ou un écrivain, des peintres et des musiciens.
Charles Conder et Beardsley ont, comme Whistler avant eux, orienté une génération pour qui le goût exerça peut-être plus de prestige qu'il n'en aurait eu dans un âge de discipline et d'ordre. Les choses que ces artistes ont aimées, ou qui les ont divertis, sont celles dont j'ai vu faire ensuite le plus grand état par une foule incertaine et avide «du nouveau».
Nous ne pouvons cependant rayer de l'histoire la période d'inquiétude, grave pour quelques-uns, mais de snobisme chez la plupart, où c'était un point d'avoir sur sa table le dernier livre; en sa demeure, l'étoffe ou le papier, les meubles «nouveaux» que les artistes conseillaient. On se souciait davantage de ne pas faillir, sans doute parce qu'il n'y avait ni principes, ni règles, ni style. On cherchait un style, comme s'il suffisait d'en désirer un, pour le trouver!
«L'homme de goût» n'a jamais eu une situation comparable à celle de quiconque semblait en avoir un. L'on crut que le goût s'enseignait comme l'esthétique. Point de vue très allemand.