«L'illustration et l'affiche ne sont-elles pas l'art même de ce temps?» disait souvent Beardsley, que les tableaux ennuyaient un peu.

Il ne fit pas de peinture à l'huile, mais projeta d'en faire quand il était avec moi. Qu'aurait été sa peinture? Un jour, le sachant tenté par ma boîte à couleurs, je le laissai seul dans l'atelier du Bas-Fort-Blanc dont la baie laisse voir les rochers où les enfants pêchent la crevette. C'était un après-midi glorieux d'août. Je partis en promenade afin de ne le déranger pas. Quand je rentrai, la grande toile que j'avais mise à sa disposition était couverte d'un très beau dessin au fusain que je ne me console pas encore d'avoir vu effacer d'un coup de gant. C'était un épisode rapporté par George Sand: Liszt marche dans la campagne, s'enfonce dans un champ de pavots dont les têtes sont pour lui autant d'instrumentistes. Le musicien inspiré brandit sa canne comme un bâton de kappelmeister et bat la mesure, croyant conduire un orchestre innombrable.

Ce fantastique personnage aux longs cheveux bouclés, coiffé d'un feutre mou, avait un geste superbe; en vérité, le bâton dirigeait une symphonie macabre, et l'on eût dit qu'il voulût faucher ces têtes aux corolles impertinentes de fraîcheur. Tout ce que faisait Beardsley exhalait l'odeur de la mort.

Je ne le connus qu'affaibli et se préparant à prendre congé de nous, implorant avec résignation le Crucifix qu'avait mis entre les doigts moites du malade un prêtre catholique. La Foi rendit moins déchirantes ses rêveries de jeune condamné, à la porte du cimetière.

Je le surpris souvent penché sur sa table, dessinant dans sa chambre d'hôtel; il était rentré las de ses marches d'un bout à l'autre de la terrasse du Casino. Grisé des flonflons du bal et du bruit des «Petits chevaux» dans lequel Under the Hill fut écrit presque en entier, il revenait sagement à son ouvrage commandé, attendu par ses éditeurs. Travail appliqué, minutieux, sans ratures, conduit comme celui d'un moine enluminant une page de missel. Ainsi courbé sur la feuille de papier bristol, des petites plumes d'or, des grattoirs rangés avec ordre, Aubrey accomplissait une tâche au-dessus de ses forces, sous le regard du Christ accroché au mur. Ce nouveau Tannhäuser était obsédé par des visions du Venusberg, de la bacchanale dont les cuivres et les tambourins vibrant dans ses oreilles, ramenaient sur ses joues deux taches de sang. Il y a comme la déformation d'une cagoule de frère de la Miséricorde, dans certains de ses personnages ambigus, arlequins, dominos qu'il faisait rôder dans ses mascarades, où ils répandent une odeur de cadavre et l'épouvante de l'Enfer. Ces créations sont autant de doubles de sa personne.

Même affaibli, comme il l'était en 1895, et tenaillé par l'effroi du lendemain, son imagination d'illustrateur était follement libertine, hantée de monstres aux gestes douteux, qui offrent à la malveillance toute liberté de graveleuse interprétation. Les amateurs ne furent indulgents que pour les légères vignettes de la Mort d'Arthur, et son premier public devait être bien peu naïf, car il attribua un sens obscène aux moindres détails des dessins parus dans le Savoy et dans le Yellow Book; on voulut découvrir des intentions et des symboles jusque dans les fruits et les fleurs de la si curieuse Madone, peut-être le chef-d'œuvre de Beardsley. Tant de choses étaient contées sur sa vie privée, et il s'était volontairement créé une telle réputation de dépravé et de blasphémateur, qu'on le voyait toujours plus ou moins célébrant une messe noire. On pouvait se demander si la ferveur du catéchumène n'était pas trop souvent attisée par le souffle des satyres et des démons. Il ne s'expliquait point sur sa piété et demeura plein de retenue, la seule fois que je lui avouai mon malaise à ce sujet.

Il y eut vers les années quatre-vingt, beaucoup de conversions à Londres. Ce fut une mode et un engouement dans le monde des arts, d'embrasser le catholicisme au moment où s'achevait la surprenante cathédrale byzantine, le plus bel édifice moderne de la ville sinon la plus belle église élevée de nos jours; théâtrale, sombre—elle n'était pas encore revêtue de ces mosaïques à fond d'or, des marbres et des onyx sous lesquels doit disparaître sa paroi de briques, mais elle était pleine d'encens et d'une mise en scène somptueuse. Ce temple dont les coupoles rappellent le décor de Parsifal, attirait ceux que le culte protestant rebute par sa froideur. Amfortas et la démoniaque Kundry semblaient se cacher derrière les piliers de la nef. Aubrey trempait son doigt dans le bénitier de la basilique, au retour de ses randonnées nocturnes. Pour d'aucuns, le plaisir est d'autant plus vif qu'il sera suivi de prières et de repentir; l'Anglais imagine volontiers l'ombre du pasteur rôdant dans la ruelle du lit comme une menace.

Je rejoignis Aubrey dans l'automne 97, à Paris, avant son départ pour le Midi, où il devait hiverner. Il était descendu à l'hôtel Foyot, au milieu du Quartier Latin, dont il était si curieux. Nous dînions parfois ensemble dans le restaurant. Les lumières et les conversations de nos voisins de table lui communiquaient une passagère excitation, à peine suffisante pour chasser pendant quelques secondes ses lugubres visions de mort. Il tenait alors les propos qui m'aidèrent à le mieux comprendre. C'est un écrivain, surtout, qu'il ambitionnait d'être; apparemment chez lui, une sorte de coquetterie. Sa passion pour l'art français du XVIIIe siècle était alors dans toute son intensité et l'influence de notre littérature le dominait. Notons que les meilleurs artistes anglais, depuis un quart de siècle, ont subi l'influence française, comme nos romantiques de 1830 celle de l'Angleterre.

Si l'on établit aisément sa généalogie artistique et si son œuvre de dessinateur se suffit à elle-même, telle qu'il nous la laisse, qu'est-ce donc qu'il souhaita d'être comme écrivain? Il m'a parlé de longs poèmes qu'il comptait écrire, qui eussent tenu de Dante, de la Légende Dorée et de Choderlos de Laclos! Il était de cette génération «cérébrale» raisonneuse, trop instruite de ce qui a été fait avant elle, qui ne voyait la nature qu'au travers de l'art, et dont la spontanéité fut retenue par le poids d'une trop lourde chaîne de souvenirs. Surtout avide de jouir vite et beaucoup,—trait commun à la plupart des Anglais d'alors,—Beardsley n'était attiré dans la vie que par ce qu'elle a d'excitant, de brillant, de rare et par le grotesque, le monstrueux, le comique. Le commun des êtres et des choses était inexistant pour lui. La pitié n'était pas son fait; mais il faut attribuer à son état physique une part de son égoïsme. Il était personnel et d'une façon presque risible, tant il y avait de l'enfant chez lui. Je me rappelle qu'il disait: «Ce dont j'aurais besoin, ce serait d'une bonne nourrice qui me dorloterait.» Et il avait pourtant avec lui son excellente mère et sa sœur Mabel, l'ex-compagne plus que complaisante de ses heures de joie, alors esclave de ses caprices funèbres, et s'ingéniant à rendre plus douce sa longue agonie. Une fois je le vis encore, à Londres, plus faible et plus creusé, et me disant: «Je ne puis plus me supporter chez moi! J'irai jouer à Monte-Carlo». Les médecins le firent voyager. Il voulait aller à Venise, étudier Longhi.

Aubrey, chassé par le climat de son pays, passerait l'automne à Paris, où il avait tant souhaité de venir à ses débuts. Les bouquinistes des quais de la Seine l'occupèrent, les plaisirs auxquels il ne prit point part, mais qu'il devinait autour de lui, lui donnèrent l'illusion de l'activité et de la vie brillante. Chaque jour, c'était un nouvel ouvrage dont il établissait les plans. Il notait des phrases détachées d'abord, des mots d'esprit, comme les motifs dont un musicien composera une partition. Avant de composer son «grand poème dantesque», il voulait faire des essais en prose, dont les sujets avaient beaucoup d'analogie avec ceux des Moralités légendaires; sachant qu'il ne connaissait pas Laforgue, je m'interdis de les lui signaler. Si affectueux qu'il fût pour moi et quelques autres amis, je dois à la vérité qu'il n'y avait pas dans les belles histoires qu'il voulait conter, l'émotion et la tendresse humaine de Laforgue. Je n'y distinguai jamais une philosophie, une doctrine—et, pourtant, l'heure avait sonné, pour lui, des réflexions graves. Même dans ses livres, il est probable qu'il eût été un pur et simple amant de la forme et de l'art pour l'art. Peut-être, après tout, craignait-il de se faire trop connaître, peut-être se dissimulait-il, par «artisterie».