Beardsley vint sonner à ma porte, accompagné par des amis qui ont déjà presque tous disparu et dont certains—lui le premier—auraient à peine atteint à la maturité aujourd'hui.

Le bon géant Fritz Thaulow—mort, lui aussi—vivait à Dieppe avec son heureuse et blonde famille. Il ouvrait sa maison aux artistes de passage. Thaulow et Charles Conder me présentèrent le groupe d'Anglais que le même bateau avait amené. C'était le poète Alfred Dowson, bohème à la Verlaine, qui fut vite enlevé, après avoir signé de beaux vers; c'était Arthur Symons et quelques autres, suivis de l'éditeur Smithers, à l'éternel gibus, au nez rouge d'Agoust et flanqué d'une demoiselle de bar ensevelie sous un immense chapeau de plumes. On aurait dit une troupe venue sur le continent pour une Bank Holiday. C'étaient pourtant les rédacteurs et les principaux artistes du magazine Savoy, dont j'attendais avec impatience chaque nouveau fascicule à la couverture rose et parée d'un dessin d'Aubrey Beardsley. Ces jeunes gens s'ingéniaient à scandaliser leur pays et n'auraient reculé devant rien pour se signaler.

Intéressante époque de l'histoire artistique et littéraire de l'Angleterre: 1895. Le long règne de la pieuse et sévère Victoria, impératrice des Indes, décline. Burne-Jones vient d'être créé baronnet; Whistler commence à faire école, après ses batailles livrées à la Grosvenor Gallery, où les snobs se pâment de confiance devant toute œuvre que refuse la Royal Academy, et recueillie par Comyns Carr. Oscar Wilde, triomphant, se promène dans Piccadilly, un grand tournesol à la main. Les opéras de Wagner sont donnés dans deux théâtres à la fois où se presse religieusement ce public d'esthètes, si bien croqués par Aubrey Beardsley dans une de ses fameuses planches: Wagnerites. Sarah Bernhardt et Réjane jouent des pièces françaises; George Moore célèbre Manet, Degas, Zola et Goncourt. Le seul nom de Balzac gonfle la gorge de ceux-là mêmes qui n'ont rien lu de lui; William Morris, poète, sociologue et tapissier, poursuit de sa haine l'acajou victorien et met dans le home du bourgeois un ameublement dans le goût des préraphaélites.

La société anglaise se réveille d'un long sommeil et secoue son indifférence pour tout ce qui n'est pas le sport. Un nouveau snobisme va la jeter dans les bras des artistes; elle attend un miracle et se prépare à s'amuser d'autre façon que naguère. Dans cette aube rafraîchie, parmi les révoltés et les novateurs, voici venir le jeune Beardsley. D'un pas mesuré, il va, élégant et fluet, allonger subrepticement un coup de pied dans les vitres de Buckingham Palace, d'où la vieille souveraine observe et condamne ses sujets. On sait que sa majestueuse indulgence ne s'accorde qu'aux Philistins. Beardsley, grave et ironique, s'avance, tenant au-dessus de sa tête des plats et des corbeilles chargés de paons, de poissons rares et de fruits exotiques. Des parfums énervants fument dans des cassolettes. En cadence, suivi d'un cortège de masques, de nains, de mauvais drôles, il présente, en une bouffonne entrée de ballet, des objets bizarres qu'on dirait tirés du fourgon des rois mages, des mets à l'arome inquiétant… Aussi bien le chef qui en prépare les sauces et en dresse la parure, dédaigne la cuisson classique des rôtis nationaux.

Beardsley rénove la fantaisie anglaise, cruelle et poétique, froide, ou qui dissimule ses émotions; il fait la chasse au «sentimentalism» d'un art désuet; il est cynique, gouailleur et poète à la façon d'un clown shakespearien, exubérant tour à tour et retenu, amer dans ses éclats de gaieté.

Beardsley me rappelait un autre très cher de mes amis, le candide et mystérieux Jules Laforgue que j'avais vu dix ans plus tôt passer, toussant lui aussi et blême comme ce Pierrot qu'ils aimèrent tous deux. L'humour de Under the Hill reçoit un reflet lointain des Moralités Légendaires. J'imagine ces deux jeunes malades se rencontrant dans la nuit élyséenne, qui se saluent avec cérémonie, dansent un grave menuet dans un pâle rayon de la lune, puis s'évanouissent comme deux ombres…

Ils ont beaucoup souffert et beaucoup ri tous les deux quand ils étaient parmi les vivants et si la mort n'avait pas si vite convoité ces deux frêles proies, l'un ne serait pas devenu le Chrétien, ni l'autre l'amoureux candide et sanctifié qu'ils devinrent avant de nous dire adieu. Beardsley et Laforgue furent les «fleurs de bitume» de deux grandes capitales modernes. Laforgue, quoique provincial du Midi, incarne le gavroche parisien de l'heure inquiète qu'il vécut. Quant à Beardsley il est un «blackguard» de Londres, le vrai cockney au rire bref et qui retombe dans une morne tristesse après les bonds d'une gaieté de parade foraine.

On ne peut dire de lui: «Il n'eut pas le temps de s'exprimer; que serait-il devenu?» En quelques années, comme suivant la marche rapide de l'aiguille sur le cadran, il donna, haletant mais avec méthode, tout ce qu'il avait peut-être en lui. Il eut la chance, dans ce temps de fébrile course au clocher, de choisir sa piste et l'arabesque qu'il y tracerait. L'enfant prodige des soirées de Brighton, le petit pianiste faiseur de Christmas cards et de Menus à l'aquarelle, trouve à quinze ans sa formule.

Élève de Burne-Jones, admirateur de Leighton, il fut l'un des premiers qui les rapprochent de Whistler—c'était alors marier le feu à l'eau. Les deux Académiciens donnèrent à Aubrey sa vision tout anglaise de l'antiquité classique, de la Renaissance italienne; Whistler lui révéla les estampes japonaises, le pittoresque et le style qu'un artiste peut mettre dans les costumes contemporains; puis Beardsley alla, avec Conder, aux grands siècles français; son goût du «grotesque» moderne et du masque fit le reste. Il déforme les gens de son temps, les habille à l'antique ou à la Louis XIV, les dévêt ou les pare d'atours empruntés, mais leurs gestes sont d'aujourd'hui, comme les personnages des romans d'Henri de Régnier. Les salles bizarres et les jardins fantastiques où ces comédiens minaudent, en des galanteries poudrées, donnent sur la rue bruyante de hansom cabs et d'omnibus. Ses dessins sont prêts à être agrandis en affiches pour les murs de Londres. Malgré les paraphes et les préciosités calligraphiques dont il la charge, son écriture, même de loin, reste lisible et se reproduit bien. Beardsley, l'inventeur «du blanc et noir»[8] est stimulé par la feuille de papier; le graveur héraldique et l'imagier médiéval prêtent leurs moyens exacts au caprice du jeune décadent. Ce satiriste irrespectueux n'est pas peintre, mais un maître en blanc et noir, c'est pour l'imprimerie qu'il travaille.

[8] Le «blanc et noir», dont je parle ici, est celui dont la mode nous est venue peu avant la guerre, dans les toilettes et l'ameublement, et qui, en 1918, apparaît sur la scène dans la Revue du Casino de Paris—chambre à coucher de Mlle Gaby Deslys.