Prenons Sous la Colline pour un caprice sans commencement ni fin, comme des phrases jetées par un adolescent qui croit à la forme et la cisèle sans autre souci que la beauté. J'en ai entendu maintes, scandées par lui alors qu'il venait de les griffonner sur une table de café, au Casino de Dieppe. Il en riait, il en était heureux et fier, tel un collégien d'une rime riche. Dans sa prose, je retrouve son procédé précieux, des trilles, des vocalises perlées comme les entrelacs pointillés de ses dessins. Nulle signification profonde ne se cache sous ces mots qu'un délicat enfile l'un après l'autre comme des paillettes multicolores sur de la soie;—plaisir des yeux; plaisir de musicien aussi, que les harmonies pures ou bizarres captivent.
Beardsley est un dilettante, un vrai produit de fin de siècle. Le caractère tourmenté et malsain de son art, qui attirait certain public, me repousserait si le hasard ne m'eût fait voir de près le petit malade. Sa grande intelligence étincelait comme ses yeux; il avait une charmante culture, un goût délicat et varié, beaucoup d'esprit.
Ce qui me touche avant tout chez Beardsley, écrivain, c'est son amour de la langue française, laquelle il ne parlait pas volontiers bien qu'elle eût peu de secrets pour lui. Il rêvait d'incorporer à la sienne certains de nos mots qui l'enchantaient. Mais comment était-il parvenu à se faire, dans notre littérature classique, une éducation dont il donnait la preuve le plus simplement du monde, à la vérité? La connaissance superficielle des choses de chez nous, qui nous flatte chez les étrangers pour la bonne volonté dont elle témoigne, elle nous irrite parfois aussi un peu. Aubrey la dépassa vite. Le Courrier français, auquel il collabora, représente assez «l'article de Paris», cette fantaisie dont la mousse grise les cerveaux des Américains, des Anglais et des Allemands; mais le flair et la lucidité de Beardsley le menèrent plus loin, et comme il n'était pas un à se contenter de peu, s'étant mis, avec sa sœur Mabel, à lire du français, ils allèrent tous deux au meilleur et au plus difficile.
Ai-je jamais entendu l'un de mes compatriotes parler de Molière et de Racine, comme Beardsley, de Racine, surtout, qui reste obscur aux étrangers? Et il récitait les chœurs d'Athalie et d'Esther comme des prières. Il vivait dans le dix-septième et le dix-huitième siècles. On sait qu'il songea à traduire les Confessions, à écrire un ouvrage sur Jean-Jacques et un essai sur les Liaisons dangereuses. Il étudia à fond George Sand, Chateaubriand, Balzac. Il connaissait les personnages de la Comédie humaine comme des membres de sa famille.
Nous passions des heures dans sa chambre où Charles Conder exécutait ses ingénieuses lithographies pour la Fille aux yeux d'or. Conder voyait en Dieppe un décor pour tous les actes de la Comédie Humaine; il n'était alors question que de Balzac; et dans ce petit monde où certains étaient à peine capables de désigner par son nom un objet dans un magasin, Balzac était discuté comme par des lettrés français. Gautier, Baudelaire, Verlaine furent les autres dieux de Beardsley.
La Dame aux Camélias prenait à ses yeux de malade une importance spéciale, il la parait de sa propre poésie. Il exigea que je le menasse à Puys chez Alexandre Dumas, bien touchante visite où le romancier, qui n'aimait pas les étrangers, fut conquis par le charme juvénile du visiteur dont je traduisais au cours de l'entretien les questions et les habiles compliments. Mrs. Mabel Beardsley-Wright doit avoir encore, sur quelque rayon de sa bibliothèque, le volume de la Dame aux Camélias que Dumas offrit à Aubrey, et précédé d'une belle dédicace.
Mais me voici tenté de conter mes souvenirs et, pour ce, suis-je dans l'embarras, car c'est une préface qu'on m'a fait l'honneur de me demander. D'abord, je m'en étais réjoui, mais une préface pour Under the Hill serait l'entreprise d'un homme de lettres!… Cependant, comme on m'assura que tout ce que je savais de l'homme mériterait d'être dit, ma mémoire à contribution fut mise.
Des souvenirs surgirent en foule et pendant quelques jours je revécus par la pensée avec le cher garçon dont j'avais fait la connaissance, deux ans avant sa mort, déjà atteint d'un mal qui ne pardonne pas, mais encore enthousiaste et brillant à ses heures de répit. J'évoquais nos journées de flânerie ou de travail, les bavardages que nous avions ensemble le matin sur la plage, au milieu des baigneurs; l'après-midi, en arpentant les pelouses de la rue Aguado, et à l'hôtel des Étrangers où sa mère, bonne et tendrement inquiète, attendait toujours, regardait son fils en frémissant, quand nous rentrions d'une promenade trop fatigante pour lui.
J'avais déjà rédigé ces souvenirs quand je repris le livre d'Arthur Symons sur mon ami: je ne faisais que répéter des choses si bien dites avant moi! En effet nous passâmes, Symons et moi, l'été de 1895 à Dieppe, en compagnie de Beardsley. Nous le voyions à chaque instant; une perpétuelle agitation et la terreur de la solitude lui faisaient saisir le moindre prétexte d'abandonner les dessins dont il avait la commande, seules ressources pour faire vivre une famille qui dépendait de lui. Et Aubrey n'avait pas des goûts modestes! Il venait nous chercher ou nous le rencontrions dehors, portant sous son bras la vieille reliure Louis XIV de maroquin rouge à fers dorés, qui lui servait d'enveloppe pour ses notes écrites. Symons et moi étions les auditeurs attentifs de ses boutades et des paradoxes d'une liberté telle, qu'il les faudrait dire en latin. Peut-être, en ma qualité de Français, ai-je été plus touché que Symons par l'étrangeté du personnage et m'apparut-elle plus exceptionnelle, si habitué que je sois à l'humeur britannique, à l'excentricité anglo-saxonne. Le décor de notre vieille ville normande, si provinciale, en dépit de son Casino et de ses bains cosmopolites, où je vis passer tant de curieuses figures depuis trente ans; la lumière de cet endroit où s'écoulèrent toutes mes vacances, mettaient en un vif relief la silhouette du fin artiste, de cet élégant et anguleux dandy encore tout imprégné de la forte odeur de Londres.
Son visage émacié présentait un nez fort busqué et très osseux, entre deux petits yeux perçants, couleur de noisette, sous des cheveux de ce blond acajou dit «auburn», que séparait en bandeaux, sur un front bombé, une raie soigneusement faite. Deux «grains de beauté» me semblaient arrondis par lui comme des «mouches». Il ressemblait au jeune héros du Mariage à la mode de Hogarth. Toujours vêtu, le jour, d'un costume gris clair, une fleur à la boutonnière, ganté, il tenait verticalement, par le milieu, une grosse canne de jonc dont il frappait le sol pour scander ses phrases et affirmer ses paradoxes. Il avait de l'esprit de mots à la française, un langage recherché, des façons cérémonieuses. Un peu voûté, il tâchait de redresser sa haute taille dans un sinistre effort de ne pas paraître malade. La maladie lui faisait horreur, et dès que le sourire retombait, son expression devenait poignante. A la moindre brise, il s'enveloppait d'un plaid de voyage ou dans un mac-farlane dont les ailes gonflées par le vent du large le faisaient ressembler à une énorme chauve-souris.