J'ai traversé l'avenue Alexandre-III pour saluer Louis David, un vrai Français, celui-là. Désagréable, dur, oui! comme la Maraîchère ou la Tricoteuse du musée de Lyon. Je regimbe, j'ai peine à reconnaître en lui un ancêtre. Sommes-nous faits de même? Avons-nous cette sécheresse et ce prosaïsme raisonneur? Mais si j'écarte le politicien, le triste politicien à la française que fut David, «faible et versatile», comme l'écrit naïvement Delécluze—je ne puis m'empêcher de me dire tout bas: voilà peut-être notre vérité: un art direct, facile même quand il paraît tendu, un art réaliste, un bon métier d'ouvrier consciencieux à la Jacob ou à la Riesener; quelque chose de «bien fait», de discret, qui ne jette pas de la poudre aux yeux; une langue qui exprime au plus près ce qu'elle veut dire, avec précision, la bonne langue française, qui dans sa pauvreté de mots, a toujours raison contre l'écrivain prêt à s'en plaindre.

La technique française se signale pendant deux siècles par sa simplicité, sa logique et sa clarté. A part quelques peintres qu'influèrent les Flandres ou Venise, tel que Watteau, la technique française n'a pas beaucoup de saveur, dédaigne ou ignore les jus, les pâtes compliquées et les épices. C'est Delacroix, le romantique, qui traverse la Manche, découvre Constable, Reynolds et nous rapporte d'Angleterre des façons plus mystérieuses de rendre le clair-obscur ambré, le jeu des reflets et les chaudes harmonies. Le bitume alors coulera avec les huiles et les siccatifs; ce ne seront plus que recettes étonnantes de «fonds de jus» dans des cuisines de gourmets. Et les tableaux commenceront à mal se conserver, car les sauces trop savantes sont nocives. Le «métier» du XVIIe et du XVIIIe siècle, celui d'un Lesueur, d'un Poussin, d'un David, c'est souvent, sur un «dessous» roussâtre, un dessin plus ou moins nerveux, qui laisse transparaître le panneau ou la toile. C'est un dessin colorié, du dessin au pinceau, plutôt que de la peinture à proprement dire; non pas un coloriage d'imagier à la manière des primitifs, mais une sorte d'improvisation sur un thème très simple; de la liberté que règlent l'intelligence, les lois apprises et la Raison.

Jusqu'à 89, David eut beaucoup en commun avec ses prédécesseurs immédiats. Mettez à part le tempérament et l'esprit de l'homme, vous discernerez dans maintes de ses compositions académiques, des procédés, des tours de main où Fragonard lui-même s'est complu dans sa jeunesse. Un frottis monochrome recouvre d'abord la toile entière; ensuite, les accents de la lumière sont posés en touches vives; puis une demi-teinte plate; une ombre chaude, ponctuée de touches froides et moins empâtées. Pour finir, la forme est cernée par des indications rouges qui délimitent la lumière et l'ombre: excellent système enseigné dans les ateliers et le meilleur pour donner rapidement du relief aux figures.

Regardez le Sénèque, le Bélisaire, l'Andromaque, le Stanislas Potocki, Apollon et Diane; même dans Pâris et Hélène, David est encore un peintre du XVIIIe siècle.

D'où vient l'ennui que dégagent ces toiles conçues dans le même temps, ou peu après, que le maître de Grasse vaporisait ses parfums sur les murs des boudoirs? J'ai relu l'histoire du théoricien et de l'odieux sectaire, l'un de ces bourgeois français de la Révolution, qui crurent être de sublimes Catons et portèrent le bonnet phrygien comme une tiare pontificale. Le grave et pompeux Homais! capable d'ailleurs de s'adapter aux différents régimes, ayant le tempérament du classique fonctionnaire français. La Révolution allait donner à cet homme ennuyeux une occasion de manifester ses plus vilains penchants. Quel Prudhomme brutal et sans pitié! Il célèbre le Bien, le Beau et le Vrai, un pistolet dans sa poche. Ce moralisateur a une mission. Il purifiera l'atmosphère; il morigène la société et en la décapitant croit ramener l'Age d'Or. Je pense à David en lisant les pages papelardes de Michelet: Religion nouvelle. Fédérations. Juillet 89-90: «Le vieillard entouré d'enfants a pour enfants tout le peuple». «Les hommes se voient alors, se reconnaissent semblables, ils s'étonnent d'avoir pu s'ignorer si longtemps, ils ont regret aux haines insensées qui les isolèrent tant de siècles, ils les expient, s'avancent les uns au-devant des autres, ils ont hâte d'épancher leur cœur.»… «Les cœurs débordèrent, la prose n'y suffit pas, une éruption poétique put soulager, seule, un sentiment si profond; le curé entonna un hymne à la Liberté; le maire répondit par des stances; sa femme, mère de famille respectable, au moment où elle mena ses enfants à l'autel, répandit aussi son cœur dans quelques vers pathétiques…»

Il était fatal que David inventât le néo-romain, le faux grec de tragédie et répudiât le XVIIIe siècle aimable. D'un cœur tranquille, il eût conduit son meilleur ami à l'échafaud, et, soignant les plis de sa toge, eût cru d'agir en héros de l'antiquité. David, sans sa peinture, eût été le type le plus médiocre d'un révolutionnaire du second plan.

Michelet et combien d'autres grands artistes, issus de générations élevées dans le culte anti-clérical de la Révolution, la parèrent pour nous d'une beauté épique et sentimentale. Une terreur sacrée paralysa les cerveaux; depuis cent ans, toute critique était interdite; mais ces héros, nous les voyons maintenant plus prosaïquement humains. Dans Les dieux ont soif, ce curieux livre de M. Anatole France, le drame ne se joue plus derrière les feux de la rampe, mais bien parmi nous; et nous reconstituerions vite un David préparant sans inquiétude le portrait de Mme Chalgrin, tandis que le couperet, sur l'ordre du peintre, s'apprête à trancher cette maigre gorge.

Ce portrait est resté à l'état d'ébauche, parce que la tête du modèle tomba sur l'échafaud avant que…? et ainsi eûmes-nous l'occasion d'apercevoir «les dessous» d'une peinture de David, qui n'eut pas le temps de l'achever et de la refroidir: la violence des convictions du Terroriste avait anéanti celles du peintre.

Dans les temps modernes, nous nous lassons vite des Muses et des Héros, même si ceux-ci revêtent la forme néo-impressionniste; qu'est-ce qui nous prouve que le «nouveau style» décoratif, le plus en faveur, ne se démodera pas plus rapidement que les Bélisaires et les Sabines de David? Ce grand artiste n'avait pas d'hésitations, il savait ce qu'il voulait et ses toiles académiques devaient servir de décor à d'énormes événements.

Je sens d'odieuses réactions se préparer dans la coulisse; on va tenter de galvaniser les Grecs et les Romains académiques; déjà certains délicats sortent de sous son globe à ganse de peluche, la pendule au Serments des Horaces; casques et boucliers nous menacent d'un regain de popularité. Pas plus que M. Verhaeren, nous ne voulons de ce bibelot-là. Gardons un peu de mesure et jugeons. David, en tant que peintre d'histoire, perd dans cette exposition une part de notre admiration, si complète d'ailleurs pour le portraitiste. Je vois bien ce qu'il y a de raisonnable, d'équilibré, d'organisé, dans cet art de la composition; mais qu'on ne nous dise pas que le Bélisaire est un chef-d'œuvre. Si l'École française devait se soumettre au dogmatisme de David, elle serait encore plus menacée qu'elle ne l'est de décadence.