«La doctrine que David a professée sur les arts et dont on peut chercher l'ensemble dans ses divers discours prononcés à la Convention, elle est toute théorique et se rapproche des doctrines dogmatiques que quelques philosophes de l'antiquité et surtout les corps ecclésiastiques ou sacerdotaux des temps modernes ont voulu établir. L'art dans ce cas n'est plus un but, mais un moyen…» écrit Delécluze.

Ceci serait d'ailleurs au goût d'aujourd'hui, mais le système et les idées de David sont d'un «primaire» et d'un cuistre à la fois. D'enthousiastes disciples allèrent jusqu'à établir un parallèle entre David et Platon, comparer leur «génie», parce que chacun d'eux avait adopté un principe et soi-disant inattaquable. La peinture tendant de plus en plus vers le système, j'entrevois la façon dont on va travestir le solennel faiseur de discours, le rhéteur. Nous sommes toujours prêts à créer de nouveaux malentendus, nous nous complaisons dans les paradoxes. Les néo-impressionnistes vont réclamer David: ne riez pas! Ils défendront David stylisateur. Attendons ces jeunes réformateurs à ce qu'ils appellent le tableau, la composition, la logique et cætera et cætera… David et Poussin!

David fut d'une inconcevable indigence d'imagination. Sa vision de l'antiquité n'a ni la grâce du XVIIIe siècle ni le piquant orientalisme et la saveur archaïque—comme d'un primitif—de J.-D. Ingres.—David, sans le soutien de la nature, dès qu'il doit imaginer, fait banqueroute. Il lui fallut les pompes du Premier Empire, pour rassembler et créer des chefs-d'œuvre, tels que Le Sacre et La Distribution des Aigles. Comblé d'honneurs par Napoléon, on le sent trop heureux de troquer la tunique du Romain contre les galons et le frac à passementeries du fonctionnaire de l'Empire. Son pauvre esprit de parvenu, brigueur, amoureux des grades, est plus à l'aise dans les réalités de la gloire impériale que dans ses rêves et les visions antiques. J'aime David quand il cesse de styliser consciemment, j'aime le réaliste un peu terre à terre, mais vigoureux. Je l'aime quand il n'arrange pas la nature, mais la copie avec cette belle naïveté lourde de la plupart des bons artistes français. Ayant à peindre le tambour Bara, que fait-il? D'après une jeune fille nue, il modèle comme un bon élève une étude de chairs palpitantes (musée d'Avignon); pour Le Serment du Jeu de Paume, il dessine soigneusement des académies destinées à être ensuite revêtues de costumes historiques: à toutes les étapes de sa longue carrière, le bon élève devenu professeur est là, qui veille. David est consciencieux, sérieusement attelé à sa tâche comme un brave ouvrier d'autrefois, dont il a le visage grave, l'expression dure et tendue vers un seul objet. Ne discutons point avec lui, car il n'admettra pas qu'il puisse se tromper. Oui, c'est le type éternel du sectaire politicien, l'homme d'une seule idée à la fois—si naïf et si faible, souvent, dans son idéalisme humanitaire de gros mangeur.

En visitant le Petit-Palais, mes souvenirs encore tout frais, je comparais l'image de la Tricoteuse de Lyon avec celles que David nous a laissées de lui-même: chez cette femme du peuple, et chez le Terroriste, je vois surtout l'obstination et l'opiniâtreté. C'est bien cet homme défiguré par une tumeur, qui dénonçait Mme Chalgrin au moment où il croyait l'aimer.

N'a-t-il pas voulu faire détruire une madone de Houdon, laquelle eût été brisée sans l'à-propos de la femme du statuaire, protestant que cette Vierge était une Minerve? Houdon décapité, son œuvre réduite en poussière par David, David iconoclaste par passion politique: pourquoi pas? Le culte de la Raison!

Mais ne nous rappelons que le grand peintre de visages. C'est dans le portrait qu'il excelle. En présence du modèle, le théoricien s'anéantit, il ne se croit plus obligé pour «être grec» comme il disait, de supprimer l'expression; il redevient l'enfant aux yeux éveillés, que doit être le portraitiste; et l'on peut être un magnifique artiste, comme il le prouve, sans avoir le génie qu'implique l'œuvre de pure imagination.

Un ton gris, plat, que ce soit un ciel ou un mur, peu importe; sur ce «fond» une personne vivante, que David fait comme sortir de la toile, avec les plus simples moyens. Il «descend» sa figure, une fois la silhouette indiquée d'un exact trait au bistre, peignant d'abord les cheveux, puis le visage, les vêtements et enfin les mains un peu à la manière de M. Vallotton: Un ouvrage mécanique de M. Vallotton, qui peut s'arrêter quand bon lui semble, aller déjeuner, puis revenir à son chevalet, et continuer sans nulle trace de la «reprise», sans énervement. C'est mathématique, propre et très froid: du style pour les Indépendants. Pourquoi, néanmoins, ce métier impersonnel, mais si sûr et si uniforme, peut-il recréer de la vie palpitante? Comment David atteint-il à la plus grande beauté? A ce point de réalisation, n'est-ce pas en somme du grand art, cette copie de la nature? Sans le savoir, il arrive à David, au moment où il ne prétend rien prouver, de nous faire penser à la statuaire antique dont il fait, ailleurs, du biscuit de Sèvres. Aucun peplum, même d'Andromaque ou des Sabines, n'a le style de la robe à l'antique de la bonne grosse Madame de Verninac, ou de l'admirable portrait de Madame Récamier; d'ailleurs une «préparation».

David eut plusieurs manières, correspondant aux régimes qu'il servit. Le David ami de Marat découpe une silhouette comme avec une pointe sèche; sous Napoléon, le courtisan s'étoffe un peu et voilà ces fortes effigies, un peu comiques peut-être, de sa femme, sorte de Madame Sans-Gêne, embarrassée dans la peluche incarnate, sous ses plumets de cour; voici celles de la Baronne Jeannin et de la Baronne Meunier, les filles de l'artiste, car David est devenu père de ces grandes pimbêches. En se haussant dans la société, il semble «engraisser» sa pâte, s'amuser, la brosse en main. Voici l'ambitieux satisfait, qui a rejeté bien loin sa vertu et qui abandonne ses principes. L'histoire entière des premières années du XIXe siècle est lisible dans ces portraits. L'âme du modèle se reflète dans le miroir de l'impassible observateur.

Tout de même, un souffle héroïque fait claquer les drapeaux, les Aigles impériales fulgurent dans le ciel d'orage; et ce souffle traverse l'œuvre du peintre qu'il anoblit. Après la Révolution, l'austère politicien ne dédaigne pas de descendre dans le cirque où vont défiler les cortèges et les chars dorés du nouveau monarque. Il tient son sérieux, sous l'uniforme du courtisan. Il semble que la Légion d'Honneur, l'Institut, tous les nouveaux titres aient été conçus et décrétés pour récompenser le type de Français qu'incarne Louis David.

Oui, David est Français, jusqu'à nous troubler de le voir tel, ce grand artiste, et ressemblant à tant d'autres que nous préférerions oublier. Aussi bien, ses faiblesses peut-être autant que ses exceptionnels mérites, servirent le chef d'école qu'il est si important qu'il ait été. Ne lui devons-nous pas l'hommage de notre reconnaissance, plus que pour son œuvre personnelle, d'avoir préparé la venue d'Ingres, donc le retour de la Beauté, redescendue enfin du nuage où elle s'était trop longtemps cachée pendant les heures où la terre était sombre? David le révolutionnaire apprête le XIXe siècle, met dans la main du peuple de France une clef pour ouvrir les grilles du magnifique parc royal où les jardiniers feront des planches de légumes sous les arbres taillés des quinconces, et cultiveront, dans les serres chaudes, des fleurs nouvelles et rares comme les précieuses orchidées.