La magie de cette matière colorante est propre à Cézanne. C'est par elle qu'il exerça son incroyable influence, son règne tyrannique. Avec les moyens les plus humbles, les matériaux les plus vulgaires, il se rapprocha des primitifs. Ses couleurs à l'huile ont la diaphanéité de la peinture à l'œuf et le mat de la détrempe. Pas un coin, dans aucun de ses tableaux, qui ne soit enrichi d'un beau ton; pas un ton de hasard, même dans une pochade. S'il hésite, alors il laisse voir le blanc de la préparation; s'il recouvre cette nappe de céruse, c'est de marbres précieux, d'un revêtement d'orfèvre et de joaillier.
Ce sol a produit l'artiste qui devait, seul entre tous, trouver sur sa palette l'équivalent de ces rapports si unis, si soutenus, nécessaires dirait-on, entre le ciel et la terre, la végétation et l'architecture. L'art de Cézanne fait corps avec le pays qui se déroule devant nous, à mesure que les bornes kilométriques nous annoncent qu'approche l'heure du déjeuner.
Dans le jardin public de Pérouse, d'où l'on domine l'âpre plaine ombrienne, je pensais naguère à la majesté un peu farouche de Cézanne. Il me semblait le retrouver là, comme, un matin d'avril, je regardais du côté d'Assise l'ondulation des Apennins, les lilas, les bleutés et les roses, que nul maître de jadis n'a comme lui rendus: le gris, le mat, obtenus par des tons entiers. Corot nous donne des gris forts, colorés, mais d'où les noirs, les ocres, les bruns ne sont pas exclus. Dans cette Provence idyllique et païenne, le noir et le brun? des inconnus! Il n'y a que du bleu, du jaune, du rouge, les tons primaires, affaiblis ou renforcés par l'heure ou la saison. Ces tons, Olive, vous m'avez aujourd'hui donné de les goûter en plein air, comme d'un miel pâle et Cézanne me les avait fait pressentir par ses subtils équivalents.
Aix.—La situation de la ville est sans attraits. Midi sonnait quand nous entrâmes dans Aix. Le cours Mirabeau, sinon ses deux rangées de platanes, ses hôtels sévères et endormis, m'a, vous l'avouerai-je un peu déçu. J'attendrai, pour le mieux connaître, que vous m'ayez, Olive, mené chez vos cousines. Vous décrivez les stucs, les plafonds peints, les vastes escaliers des demeures aristocratiques d'où se sont répandues sur toute la France des générations aux noms illustres, aux blasons à partager. J'entr'ouvre une porte, je cogne un heurtoir en cuivre reluisant, comme en Hollande astiqué. Une chaise à porteurs s'émiette dans le vestibule. On troqua les Gobelins du mur contre des tapisseries du Bon Marché. Un relent d'huile chaude dans la loge du concierge. Vos cousines sont sorties.
Encore que cette sous-préfecture soit tombée dans l'uniforme médiocrité démocratique, une tradition s'y perpétue de coutumes mondaines. Visites, réceptions, fêtes. Une société ne pénètre pas l'autre, le grand plaisir d'être «à part» et «au-dessus» est ici souverain; mais chacun sait toujours ce que font ceux qu'il ne saluerait pas. Des têtes, derrière les grilles du rez-de-chaussée, se penchent et observent les promeneurs du Cours: Marius est passé tout à l'heure, en avance pour se rendre chez la cousine Sidonie. Le baron de D. revient de chez madame de Y. Commérages.
Puisque les cousines ne sont pas chez elles, allons au musée; les Aïeules de ces Dames, peintes par Largillière, nous accueilleront dans leurs cadres vermoulus. Je sais, Olive, car vous me l'avez dit avec emportement: vous ne pouvez souffrir Largillière, il vous paraît pompeux, tourmenté, «conventionnel» (ah! c'est là le grand mot!). Vous n'aimez pas, non plus, les portraits de vos autres tantes de Marseille, alanguies par Gustave Ricard.
A Aix, Largillière, portraitiste d'apparat, déploie tous ses avantages, toute l'intensité de la matière colorante que Cézanne obtint si discrètement. Comme les étoffes du XVIIe siècle, ces tableaux sont «bon teint». Et trouvez-vous que les draperies maniérées de ces Dianes chasseresses, nuisent au caractère du visage? La grosse, la maigre, la brune et la blonde, mettez-leur une jaquette de M. Poiret, et ce sera l'une de vos cousines de Nice, Olive: je ne les connais pas, mais je suis sûr qu'elles ne sont autres que celles-ci… Vous-même… oh! ce bistre rosé comme l'Orient des perles fines…
Une station dans un musée de province, toujours déprimante, l'est plus encore si une Olive y bâille d'ennui. J'ai tenté de réveiller ma jeune amie, et la Thétis de M. Ingres fut notre prochaine station.
—Je ne comprends pas! a déclaré Olive.
—Une néo-impressionniste doit réfléchir devant cette arabesque bizarre. Ingres est un maître difficile, mais, Olive, pour cela même, vous finirez par le comprendre, à moins que vous ne compreniez pas votre Cézanne non plus. D'ailleurs, laissez-moi croire que vous êtes, quant à lui, suggestionnée. Êtes-vous sûre que vous l'ayez de vous-même compris, Olive?