Puisque la déformation, la «stylisation», sont les règles de votre école, que dites-vous de ce goître? Et ce bras de Thétis, si féminin, si sensuel, qui monte droit vers la barbe de Jupiter roulée en feuille d'acanthe? Et ce Zeus ridicule et homérique? Et cette polychromie sauvage? Vous trouvez cela «trop réalisé», c'est le «fini» qui vous en choque?

Une barre, d'un centimètre épaisse, si elle cerne une blouse de carrier, vous l'appelleriez «stylisation»; ici, la volonté savante du médailliste vous met en défiance. L'habileté de la main-d'œuvre ne compte pas pour vous, jeunes filles qui ne faites plus de longs travaux à l'aiguille, mais tenez un journal de vos sensations. Qu'une chose soit difficile à accomplir, qu'importe? la difficulté vaincue, la maîtrise, sont lettre morte pour votre génération. Votre morale et votre esthétique ne datent pas de loin. Elles se formèrent devant moi depuis le début de ce siècle, dans les ateliers d'élèves et sous la poussée de vos camarades, munichoises, polonaises, hongroises et finlandaises. Mais vous, Olive, attendez; attendez! retournez en arrière, s'il coule encore dans vos veines un peu du sang bleu des modèles de Largillière. Je ne vous demande pas de bouder au temps présent dans les hôtels moisis du Cours Mirabeau; mais réfléchissez, et n'allez pas trop vite comme démolisseuse! Vous déplairiez à votre maître Cézanne.

Chez mademoiselle Cézanne.—Sous de plus humbles lambris, de l'autre côté de la place, mademoiselle Cézanne, la sœur de Paul, nous fera montrer par sa servante, entre la pannetière arlésienne et le buffet de chêne, une toile de son frère, vis-à-vis d'un crucifix qui préside au Benedicite. Croyez-vous que cette dévote, si elle ne cultivait en son cœur le respect du nom et la soumission domestique, eût donné la place d'honneur à ce qu'elle doit appeler un barbouillage?

La servante, elle, ne savait pas bien.—Ce doit être ceci,—disait-elle, en désignant de l'index deux gravures d'après Rubens. Peut-être que Cézanne fit de ces estampes, présent à sa sœur. Par crainte du modèle vivant, l'on rapporte qu'il s'inspirait de gravures, les copiait même, tout en s'exerçant à intensifier la plénitude de la coloration. Le Magasin Pittoresque (admirable recueil, ma chère Olive), était le fond de sa bibliothèque.

Vos amis marseillais, les lettrés d'avant-garde, vont, dans l'élan de leur enthousiasme, fausser l'image du grand vieillard de Bouffan. D'ailleurs, les gens de votre âge ignorent ce que fut naguère un bourgeois aisé, un notable de son village ou de sa sous-préfecture, latiniste, lettré et grossier en paroles, fin et lourdaud à la fois. Ce type a disparu.

Que put assimiler de Paris, dans ses visites furtives à la capitale, un Paul Cézanne? Qu'est-ce qu'il prit à ses confrères, les Renoir, les Monet, les Manet? Que leur laissa-t-il voir du vrai lui-même? Les eût-il reçus chez lui? Ils n'ouvraient pas comme cela leur porte, eux autres, les cauteleux fils de tabellions et de marguilliers, gourmés au fond de leur province!

Eut-il conscience du don qu'il avait reçu de Dieu? Je reste sceptique quand les historiographes me content qu'un jour, quelque indiscret s'attardant à le regarder peindre dans la campagne, impatienté il cria: «Ne sait-il donc pas qu'il est devant Cézanne?» Nervosité.

Fier de lui-même, soit! et d'où qu'ils viennent, l'on ne refuse pas toujours les tardifs applaudissements. Vers la fin de sa vie, le battage commençait, et la pernicieuse spéculation. Tant mieux, s'il prêta l'oreille aux hommages, alors que nul souffle ne pouvait embuer son enfantine candeur. Il en fut quitte pour lâcher quelques gros mots de plus. Ses biographes enregistrent les jurons de Cézanne. Chacun a sa manière de garder l'incognito. Il fut jaloux de rester jusqu'au bout, son pliant sous le bras, sa pipe à la bouche, le maniaque qui s'en va, grommelant, «au motif», s'entretenir avec la nature. Ses colloques avec elle sont dans chacune de ses toiles.

Je m'attarde dans ce logis, malgré votre hâte d'aller au Jas. Je vois le peintre à cette table, mangeant la bouillabaisse. J'aime l'odeur d'encaustique, la bonne aux mains jointes sur son tablier bleu, ce ménage de curé, les fleurs de papier dans les cache-pots, ce silence; je suis sûr que l'âme de Cézanne flotte là, tout près de nous.

J'aime à penser qu'il en soit si souvent ainsi: les plus terribles, les plus intransigeants, semblent avoir vécu rangés, simples, réguliers, de vrais petits fonctionnaires. Cézanne fait son œuvre comme l'on découpe du bois avec un tour, comme l'on met du vin en bouteille.