Y a-t-il encore de ces hommes-là? L'âme d'un Cézanne serait-elle maintenant «viable»?

Revenir à la grande tradition: on nous assure que tel était son but. Mais son esthétique de bonhomme, ami du Magasin Pittoresque, dut être moins raisonnée que ne le dit M. Vollard. Je voudrais qu'elle eût été moins consciente. Il fut classique comme un pâtre provençal prend un air grec dans le crépuscule.

J'essayerai, Olive, de vous dire plus tard ce qui différencie un Gauguin d'un Paul Cézanne, là où la littérature entre en jeu, où j'aperçois le maniérisme. Mais Cézanne? C'est le tuf. D'avisés horticulteurs plantent, dans une terre rapportée, mille boutures, autour du sauvage pin parasol.

Qu'ils prennent garde de déraciner le grand arbre. Pour un peu vous le mettriez en serre, comme un arbuste nain du Japon. Laissez-le seul, rien ne pousse à l'ombre du géant.

La vision de Cézanne n'en condamne aucune autre, ni les formules d'hier, ni celles de demain. Cézanne est à part. Si sa musique, Olive, avait le triste effet de vous rendre les autres fades, cela ne prouverait que l'indigence de votre réceptivité. Excusez ma franchise. J'ai l'air de rétrécir le champ de votre admiration, si je réduis Cézanne à la taille d'un beau peintre, d'un coloriste subtil et fort, mais d'un «incomplet». Non pas! Si sa couleur me donne des jouissances nonpareilles, certains de ses groupes de figures nues sont, quoique chaotiques, raboteuses, monstrueuses, d'un rythme magnifiquement cadencé. Mais je sais, moi, comment il me fait penser à Poussin.—Pour vous, Olive, que Poussin ennuie, je ne m'aventurerais pas en des analyses prématurées; si je me reconnais un droit d'établir la filiation, vous me permettrez, gentille amie, de le refuser à vous. Je distingue mal le blé, de l'orge en graines, et ne m'en cache point comme d'une honte. Il est des enfants dont les dessins évoquent les dieux de l'Olympe mieux que ne font les plus savants académiciens. Décidez du rang que doit occuper la science par rapport à l'instinct… Vous donnez l'avantage à l'instinct? Mais que faites-vous de la cérébralité, jeune imprudente? Vous ne venez plus assez à Paris! Donc, vous êtes pour l'instinct? Dans le «cas Cézanne», vous avez raison. Sa sensation, sa couleur, sa matière, son instinct: plus qu'assez pour faire de lui un grand artiste—mais à la façon d'un manchot ou d'un innocent de village. Vos louanges nous rendraient injustes.—Je demande à ne pas abdiquer mon sens critique. Je voudrais examiner ses œuvres, tout seul, comme jadis chez le père Tanguy, ou dans la salle à manger de la vieille demoiselle; pour un peu, ma chère Olive, je vous prierais de ne m'en plus parler… Pardon.

Au Jas de Bouffan.—Nous quittons la ville d'Aix par une route poudreuse. Au loin, toujours les fonds lilas et roses dont Cézanne divisa si finement les nuances de nacre. On tourne à gauche, la grille est ouverte: c'est le Jas. Une allée droite conduit à une maison blanche, simple au dehors, mais élégante, parfaite de proportions, provençale et italienne. Toujours de caractère mixte, cette réduction d'un grand style à des besoins modestes, fait l'agrément de notre Toscane gauloise. La bastide est cossue, agreste et souriante. A l'intérieur, que reste-t-il intact, des chambres habitées par Cézanne? Voici un vestibule en stuc, que peuplent des statues et des vases; le grand salon inondé de lumière; l'ancien atelier du maître fut une buanderie ou un fruitier, aujourd'hui converti en galerie de bric-à-brac, brocards au mur, encombré de meubles de Boulle, de paravents, de chinoiseries, de dorures et de laques. Le nouveau propriétaire, industriel et collectionneur, est devenu l'aimable entrepreneur et le cicerone de la gloire de Cézanne. On va me faire la leçon, m'apprendre ce que je sais depuis longtemps. Des photographies, par Druet, traînent sur les sièges, il y a des livres partout, bientôt ce seront aussi des Guides Conti.

Au fond de la pièce, les fresques de l'hémicycle, que le peintre signa «Ingres 1811» (touchante plaisanterie), furent nettoyées de leur couche de plâtre[14]. Pastiches sans intérêt, elles ont ici l'aspect triste d'un décor de café 1830. A côté, c'est le portrait noirâtre et caricatural du père de Cézanne; un Christ, une Madeleine, œuvres de jeunesse, romantiques, violentes et sans accent; encore, une copie d'après Lancret, un vaste panneau inspiré par une gravure du cher Magasin Pittoresque. Ces exercices d'écolier se guindent jusqu'au chef-d'œuvre, d'être ainsi présentés dans des bordures à volutes dorées, entre des bandes de soie trop riche. Sommes-nous à Chicago, chez un milliardaire? Chez un auteur dramatique très chic? Ces toiles partiront un jour pour l'autre côté de l'Océan ou plutôt pour Berlin. Il a suffi qu'elles prissent une valeur marchande, pour qu'on les installât solennellement dans ce mobilier de luxe. Et voilà le Jas de Bouffan, presque un tourniquet à la porte; la gloire y construit une légende. Et c'est ainsi que s'écrit l'histoire, Olive! Allez donc au jardin, pendant que votre mécanicien fera chauffer l'auto. On vous montrera les «motifs favoris» de Cézanne, l'abreuvoir aux lions de pierre, les cyprès, les peupliers et certain coin, là-bas… mais ne croyez que la moitié de ce qu'on vous dira; le monsieur transplanta la rangée d'ifs en vue d'un meilleur effet; il ajoute des mascarons au-dessus du porche, la maisonnette du bonhomme se travestit et fait la coquette en l'honneur des touristes. Les tableaux de Cézanne sont des valeurs en banque; il est temps qu'ils appartiennent à qui ne les comprend pas.

[14] Aujourd'hui, 1918, tableaux acquis par des marchands parisiens.

Tiens! voici une bande de professeurs à lunettes; ils parlent l'allemand… J'oubliais les vacances de Pâques!

Avouez, Olive, que l'on était mieux, tout à l'heure, dans la salle à manger cirée à l'encaustique, sous le regard de la servante…