En regagnant Toulon, vous êtes d'abord restée silencieuse, j'ai deviné que vous m'en vouliez, Olive. Enfin, vous vous êtes trahie:
—Est-ce donc cela? Vous avez le droit d'admirer Cézanne, vous, et ce droit vous me le refusez. Voilà qui est humiliant!
Non, pardon si j'ai été trop loin—non! je ne vous dénie aucun droit. Ce qui me gêne vis-à-vis des personnes de votre âge, c'est qu'elles aiment les œuvres d'art pour leurs imperfections. Votre ami Suarez écrit:
«En temps de décadence, tout le monde est anarchiste et ceux qui le sont et ceux qui se vantent de ne pas l'être, car chacun prend sa règle en soi.»
Lisez donc la parfaite étude de Maurice Denis, qui cite aussi cette phrase d'André Suarez. Réfléchissez. Laissez Cézanne aux musées et aux bibliothèques. Il est déplacé partout ailleurs. Je crains que vous ne deveniez comme certaine baronne de la finance qui, mettant la main sur son cœur, soupirait:
—Si je n'avais en face de mon lit l'esquisse de la Maison du Pendu, je ne me sentirais pas la force, tout le jour, d'accomplir mes devoirs de société.
Il y a vingt ans, la même dame, qui n'est plus une petite fille, je vous assure, épinglait tranquillement sa voilette près de deux pastels de Jacquet et son père et sa mère l'ont fait peindre par Lembach, en Cendrillon, quand à cinq ans, elle était encore viennoise.
Votre cerveau est de trop bonne qualité pour qu'il ne vous retienne et ne tombiez dans le piège. Cézanne est aussi grave que Poussin. Mais! mais! mais! attendez… Nous y reviendrons tout à l'heure.
Retour.—Le crépuscule allait se fermer sur les gorges d'Ollioules. L'automobile ralentissait sa course, c'était déjà les faubourgs de la ville, et les ouvriers revenaient de leurs chantiers, traînant dans la poussière leurs pieds douloureux, l'échine courbée par le travail.—Vous avez dit:—«Ce soir je vous ferai entendre de la musique, c'est un enseigne de vaisseau qui sait par cœur toutes les compositions modernes; lui ferez-vous grise mine, si vous apprenez qu'il achète des Vuillemancin? Ne faut-il pas être de son temps? M. X… vient dîner à la maison.»