Le drame se passe aux champs et à l'atelier des Batignolles, près de son clocher ou dans le faubourg parisien, ici ou là, dans le silence et l'abandon. On le comparera à Gustave Flaubert, on voudra le canoniser. La littérature est grosse de menaces, autant que la peinture des imitateurs. Une jeune armée munie de tubes et de pinceaux, marche derrière le vieux capitaine à la barbiche de grognard. Vous êtes, Olive, enrôlée dans le bataillon de Provence, le plus bruyant de tous. Comment ne vous en féliciterais-je, tout en riant un peu? Vous avez vos clients, vous croyez en Vuillemancin le plus avancé des Cézannistes de Marseille. Déjà, douze, quinze toiles égayent votre logis comme des accessoires de cotillon, vous les piquez au mur, convaincue, décidée, jalouse de provoquer les algarades paternelles. Mais ces ébauches truculentes et faciles, croyez-vous que Cézanne les eût approuvées? Ne le rendez pas responsable de ces amusettes.—Attendez, je vous le répète. Olive, attendez.
Voilà ce à quoi je pense, pendant que l'enseigne de vaisseau-pianiste évoque si bien des paysages, des atmosphères, des reflets, des ombres légères. Vous, Olive, ne paraissiez plus écouter, lasse de notre expédition à Aix.
La pendule marqua minuit. M. votre père, qui avait un peu sommeillé, éteignit quelques lampes. Nous allions nous coucher, quand, le pianiste faisant l'obscurité complète, attaqua le sublime opus 102. Ce serait lâche à moi, ma chère amie, de me prévaloir ici de Beethoven.
M. votre père s'étant tout à fait réveillé, traverse le salon, au risque de briser les verres d'orangeade sur les guéridons. Dans un élan de reconnaissance, il veut embrasser le jeune enseigne de vaisseau, car l'opus 102, c'est pour M. l'amiral «comme si l'on avait brûlé du sucre.»
Et vous, quand je descendis l'escalier:
—Cette musique moderne est délicieuse, mais trop extérieure… Beethoven va plus loin.
Oui, Olive, mais le moindre de ces impressionnistes de la musique pourrait écrire une fugue comme Bach; ils sont aussi savants dans leur technique que le grand Ludwig Van Beethoven. Nos peintres le sont moins, croyez-moi. Ne décrochez pas, malgré cela, les Vuillemancin de la salle à manger. Ils n'y font pas plus mauvais effet que des bibelots de chez «Martine» et font penser à Sacha Guitry. Qu'ils décorent, c'est tout ce que vous désirez.
Dans la villa de San Salvadour.—La route d'Hyères, les Salines, les bois de pins parasols, sont si drus, si pressés l'un contre l'autre, que ce soir, comme le rouge du couchant les éclairait d'en dessous, nous nous crûmes transportés dans les environs d'Ostie. Combien cela était beau! Pourquoi n'y aurait-il pas une Renaissance de la peinture, sur cette côte méditerranéenne?
Dans sa villa de San Salvadour, un parent de mon amie exhibe trois cent soixante et onze toiles par le Marseillais Vuillemancin. Mais avant d'assister les débuts du jeune Phocéen, l'amateur acheta des Diaz, des Monticelli, des Ziem; il possède des Corot, des Daumier, des pièces fameuses de l'école française, de 1830 jusqu'à nos jours. Deux cents cadres à canaux se débordent du haut en bas de la galerie. Quand Olive m'y introduit, la baie vitrée qui donne sur la mer, est barricadée—car les Méridionaux vivent dans les ténèbres; inexperte à manœuvrer la manivelle, Olive renonce à soulever le tablier de fer. Le jour tombait de vasistas inscrits dans la haute corniche, il faisait sombre dehors et des branches d'eucalyptus obscurcissaient encore la chambre. Ces tableaux sont discrets, ils ne vous sautent pas aux yeux. Olive négligemment me les signala; mais, a-t-elle dit:—Mon oncle n'a pu résister à la tentation, voyez ces Vuillemancin: quel tempérament!
Une frise, au-dessus des cadres, est faite de vues de Marseille, de l'Estaque, de La Seyne, toutes signées Vuillemancin. Et qui pourraient être des maquettes pour le ballet russe. A distance, cela est lisible, décoratif extrêmement, gai, «amusant».