—N'est-ce point joli, ces tons vifs, ces tartanes, ces tas d'oranges, ces maisons bariolées, ce ciel indigo? Rien ne tient à côté! Je vous défie de dénicher un Corot, dans les coins; pourtant mon oncle en possède de magnifiques… Les Vuillemancin les tuent!

Oui, mais, Olive, un Corot peut passer inaperçu, un beau tableau n'est point du papier de tenture. Je n'ai pas mon binocle. Si vous voulûtes me faire subir la première épreuve de votre franc-maçonnerie, vous auriez aussi bien pu me bander les yeux… un tableau est autre chose qu'une affiche; encore un point à élucider; vous vous contentez de l'affiche. Un Degas est parfois un tableau, un Lautrec est une affiche. Nous reparlerons de cela une autre fois.

Les Vuillemancin tapissent les murs comme de la vigne vierge. Les chambres à coucher en sont pleines jusqu'à la ruelle des lits; les cabinets de toilette, les corridors en regorgent. Dans la lingerie, une brave femme repasse des chemises devant des Vuillemancin. C'est cela, Olive, que vous appelez l'école de Cézanne?

Combien avais-je raison, l'autre jour, de ne vous rien céder! Vous n'êtes pas encore capable de juger Cézanne d'ensemble, attendez pour «prendre un point de vue», car il vaudrait mieux que vous discerniez l'esprit de la lettre, vous arrêtant aux stations de ce chemin de la Croix, par où le maître a progressé vers sa gloire paradoxale et confuse. Vous doutez-vous du sens vrai de cet étrange génie, qui clôt une période, au lieu «d'en ouvrir une», comme vous dites? Sur sa tombe, on aurait pu écrire: «Ci-gît l'État organisé.» Victime expiatoire de la peinture, lui qui tant peina et, orgueilleux, convaincu, dénonça la décadence, que pense-t-il, si de Là-Haut où monta son âme catholique, il entend les prêcheurs de sa bonne parole? Vous ne voyez en Cézanne que les plaies dont il saigna de ne pouvoir se guérir, sa faiblesse, sa paralysie. Un initiateur? Jusqu'ici, un troubleur de consciences, un fauteur de désordre, malgré lui.

Son œil est un isolateur, comme les pieds de verre du tabouret où l'enfant grimpe pour des expériences de physique amusante. Gare à celui qui reçoit l'étincelle électrocutrice! L'œuvre de Cézanne est un piège aux innocents tendu. Vous qui avez de la lecture, Olive, rappelez-vous la correspondance de Flaubert! Il y avoue ses difficultés, souhaite qu'un autre, mieux doué que lui, puisse réussir là où il échoua. Si l'esprit de Cézanne devait un jour se réincarner en un peintre mieux équipé qu'il ne le fut, ce serait à une époque lointaine et moins inquiète, où l'art ne serait plus un passe-temps d'amateur, un rayon de magasin de nouveautés.

Nous nous promenons sur les routes de Provence, vous toute neuve à l'esthétique, moi, qui le suis moins, hélas! et pendant que nous discutons, se déroulent les panoramas familiers au néo-impressionnisme, dont c'est ici la patrie d'élection. De Marseille à Vintimille, sur la côte et dans les terres, il n'est guère de bourg où quelqu'un ne soit venu planter un chevalet en songeant à Cézanne. Je ne vois que motifs connus, couleurs, lignes «banalisées» par les peintres. On nous a rendu votre terre plus insipide que la forêt de Fontainebleau. Toutes les bicoques, aux «Indépendants», comme chez votre Vuillemancin, m'ont l'air d'être sur le point de tomber. Ai-je le vertige? Arbres, montagnes, nuages, d'horizon, la mer, tout danse!—et c'est pour cette farandole que Cézanne aurait battu la mesure? Je ne respire à l'aise que si la pluie efface le bleu du ciel. Entre Toulon et Hyères, la route du cap Brun et de San Salvadour est, cet après-midi, d'un vert de salade confite, cœur de laitue, concombre, pastèque à peine rose, blanc d'amande, grise en somme, et fait songer à Corot, plus qu'à nul autre. Pourtant il fut sensible, celui-là, à toutes les harmonies, rendit tous les ciels, du nord et du midi; quant à construire, il me semble qu'il ne fut pas un médiocre architecte… Qu'entendez-vous par «construction» dans le cas de Cézanne? Lui, un constructeur? Entendons-nous.

Peu de peintres se sont, autant que lui, embrouillés dans les «plans». Vous ne me citerez guère de visages ou de corps, dans l'ensemble de son œuvre, qui ne signent l'aveu d'un pénible effort, d'un échec. La Femme au chapelet? les Joueurs de cartes? Laissons ces mauvais tableaux aux milliardaires. L'apparence de plans et de construction est due à l'unité, à la qualité du ton et de la pâte. Ses toiles sont pleines, unes, la composition y forme bloc, remplit la surface de bord à bord. Même en un visage dont les yeux, le nez, la bouche se situent dans des plans désaccordés, il y a ensemble, masse,—mais c'est par un miracle du prodigieux, de l'unique et inimitable coloriste. Le ton équilibre les volumes. La recherche du ton rare et pur fait crouler un compotier de pommes, choir une serviette, zigzaguer les dessins du papier dans le fond de la nature morte, mais rapproche un ton de celui qui l'appelle et l'harmonie chromatique est, à elle seule, une sorte de «construction».

Dangereux exemple, Cézanne est un maître pour des maîtres, non pour des élèves.

Les plans, chez Cézanne, s'organisent dans l'atmosphère, par la magie d'une couleur inanalysable de céramiste et d'émailleur, d'une matière aussi précieuse que le radium, lentement accumulée ou qu'échantillonne une main de brodeur oriental. Quelques coups de pinceau, à l'aquarelle, ou un kilo de pâte sur la panse d'une pomme, et il obtient la surface irradiante des coquilles de nacre ou des verres irisés qu'un long séjour dans la terre y déposa. L'ordre ne s'établit que par le mariage des tons, toutes «valeurs» supprimées.—Je ne connais pas un beau dessin de Cézanne, en dehors de croquis griffonnés, quelques compositions mythologiques, dont je jurerais qu'elles suivirent une première version en couleurs. La noblesse? Oui, elle est partout, car Cézanne était un noble esprit qui ne retenait des musées que des rythmes majestueux. Ici, la beauté n'est que suggérée par une main qui tremble. De respect? Par infirmité? Peu m'importe, à moi essayiste d'une époque décadente, car je suis de mon temps, tout comme vous, ma chère Olive.

Mes sens sont autrement satisfaits que ma raison, qui parfois cède… à la minute même où je me veux comme un diable défendre. La chair est faible, Olive, me permettrez-vous ce truisme?