—Nous nous sommes rebellés, fit-il avec colère, parce que vos impôts nous réduisent à brouter l'herbe des champs, parce que nous en sommes arrivés à n'avoir plus même un toit pour nous abriter, parce que nous vous haïssons, vous, et vos collecteurs, et votre canal qui est cause de tout le mal; alors je me suis dit, moi, qu'il vaut mieux mourir de suite et achever de souffrir.
—Qui est cet homme? demanda Riquet à Pierre.
—C'est un de ceux que votre agent devait, aujourd'hui même, expulser de sa maison. C'est Jean Rousse.
—Tu es injuste et méchant, Jean Rousse, répondit Riquet au fermier sans s'émouvoir. Tu me hais parce que je suis le fermier des gabelles; ne les payais-tu pas avant moi? Ne faut-il pas qu'il y ait des impôts pour acquitter les grandes charges de l'état, pour payer l'armée qui défend les frontières et ton foyer?
Tu prétends que mon canal est cause de ta misère? Tu ne vois que la dépense présente qu'il occasionne, et tu ne sais pas prévoir le bien qu'il vous apportera, à tous, dans l'avenir.
Aujourd'hui tu ne peux payer la saisie parce que le prix de ta récolte, celle que tu engrangeras dans six semaines, suffira peut-être à peine à tes besoins; pourquoi cela?
Car tu as à ferme plusieurs journaux de bons terrains bien cultivables; mais tu vends pour rien aux marchands de Revel parce que, n'ayant pas de débouchés, ta récolte, comme toutes celles de tes pareils, doit se consommer sur place.
Quand mon canal sera construit, tu porteras toi-même ton blé dans le Bas-Languedoc qui manque de grains et où l'on te paiera les tiens un prix bien plus considérable que les marchands d'ici. Alors tu pourras, sans grands frais, réaliser le double des bénéfices que tu fais actuellement.
Tu vois bien que tu calcules fort mal, contre tes intérêts, et de plus en égoïste.
Et vous tous qui m'écoutez là, est ce que mon canal n'a pas déjà amené en ce pays des ouvriers de toutes espèces, des charpentiers, des forgerons, des maçons, des terrassiers?