Veuillez me lire la lettre du ministre, monsieur, j'y veux répondre à l'instant. Il ne faut pas qu'il puisse penser que je l'ai abusé en me disant le seul créateur du canal.
M. de Clerville lui communiqua cette lettre, et, pendant qu'il en écoutait la lecture, Riquet attendri, fier de l'approbation du grand ministre qui n'avait pas un seul instant douté de lui, sentait une émotion profonde l'envahir.
Riquet écrivit à M. de Colbert la lettre que nous transcrivons ici:
«J'ai été bien surpris, monseigneur, lorsque j'ai vu une certaine carte de l'invention du sieur Andréossy, mon employé. C'est une chose qui s'est faite à mon insu et de laquelle je n'ay eu connaissance qu'après coup; de sorte que j'en ai eu du déplaisir, d'autant que ce plan est tout à fait irrégulier, et qu'il publie des pensées que je gardais dans le secret, que je ne prétends pas exécuter sans votre avis, ainsy que je vous l'ay écrit. Cela fera qu'à l'avenir je serai plus circonspect et plus secret envers le dit sieur Andréossy et que peut-être je ne m'en serviray plus.»
Quelques jours plus tard, le ministre répondait à cette lettre:
«La carte que le sieur Andréossy a faite de tous vos travaux à votre insçu m'a paru une entreprise fort insolente, d'autant plus qu'elle n'était pas exacte. Vous pouvez en user avec luy comme il vous plaira.»
Le cœur de Riquet, si généreux, si oublieux des injures, resta tout attristé de cette trahison.
Un jour qu'à Bonrepos sa femme l'interrogeait sur le jeune ingénieur qui n'y avait pas paru depuis longtemps, Riquet raconta toute l'histoire de l'épître au roi.
—Là, vous avais-je pas prévenu, monsieur, s'écria sa femme, de vous défier de lui? Mais non, vous ne saurez jamais vous mettre en défiance de qui que ce soit. Et qu'avez-vous fait? demanda-t-elle, comme le chevalier de Clerville avait dit: qu'allez-vous faire?
—Je n'ai rien fait, ma mie, répondit son mari.