Riquet haussa les épaules à cette affirmation faite avec conviction.

—Si je pouvais aller deux ans encore! dit-il; et sur un geste de Pierre, il reprit:

—Oh! tu ne reçois pas de lettres de M. de Colbert, toi!

La dureté du ministre avait froissé profondément Riquet, sans qu'il voulût se l'avouer à lui même; il n'en parlait jamais, pas même à sa famille; mais ces méfiances injurieuses lui retombaient sur le cœur, et comme la goutte d'eau, qui, chaque jour frappant au même point, finit par creuser le rocher, cette injustice minait lentement l'esprit et le corps de l'homme qui avait sacrifié sans hésiter sa fortune, celle de ses enfants, à ce qu'il croyait le bonheur de son pays et de ses concitoyens.

Il réfléchissait souvent qu'il pouvait disparaître soudainement: et il se demandait avec amertume s'il avait fait ce qu'il devait envers les chères affections qui l'entouraient.

—J'ai tout donné, tout jeté à mon œuvre, pensait-il, ai-je bien agi? Devais-je négliger les miens, pour des hommes qui seront ingrats, pour un pays qui, peut-être, oubliera mon nom?

Une voix intérieure semblait lui répondre:—Oui, disait elle, oui, tu as bien agi! c'est grand, c'est noble d'avoir mis le bien de la patrie avant celui de la famille.

Non le pays n'oubliera pas! D'ailleurs, perds-tu la foi en ton œuvre? Doutes-tu maintenant qu'elle ne te rende ce que tu lui as donné? Et que t'importe l'ingratitude! Ne sais-tu pas que les hommes sont ainsi faits, qu'il les faut combattre pour faire le bien malgré eux, et que, si les contemporains ne savent pas comprendre un bienfait et en être reconnaissants, la postérité est là, qui marche après eux, et qui, toujours, rend justice au mérite et le glorifie.

Consolé, réconforté par cette voix, celle de sa conscience, Riquet relevait la tête, et se remettait courageusement à son œuvre.