Vois-tu, Pierre, le point important maintenant est d'avoir de l'eau en quantité suffisante pour alimenter un canal.
Il faut donc être bien sûr de la capacité de chaque ruisseau, de ce qu'il peut donner en hiver, et de ce que lui ôtera la sécheresse.
—Mais alors, en sécheresse, comment ferez-vous? monsieur de Riquet, les ruisseaux ne fournissant que peu, et même quelquefois pas du tout d'eau, repartit Pierre, déjà inquiet.
—J'ai songé à tout cela Pierre, répliqua Riquet.
Tu ne sais pas que, sous le tertre d'où jaillit la source de la Grave, il y a une espèce de puits naturel qui contient ordinairement au moins dix pieds cubes d'eau. As-tu remarqué que derrière ce tertre, élevé de vingt-cinq toises au-dessus de la Garonne, se trouve un terre-plein assez large pour pouvoir y creuser un grand bassin et un canal de communication entre les deux versants? Or j'établirai là un réservoir dans lequel j'accumulerai le trop plein des eaux d'hiver. Ce sera la réserve contre les chômages forcés de l'été.
—Oh! je comprends, messire Riquet, je comprends maintenant, mais je vous avoue que cette sécheresse m'avait effrayé; et, depuis hier que j'y pensais, sans oser vous le dire, j'en avais la cervelle brouillée.
Vers midi, après s'être reposés à Naurouze, ils atteignirent les bois de Ramondens à deux cent vingt-huit toises et demie[1] au-dessus de la fontaine de la Grave.
Ils traversèrent d'abord une vaste châtaigneraie sous laquelle de nombreux troupeaux paissaient l'herbe fine et drue; puis les flancs granitiques de la vieille montagne semblèrent se soulever et percer la mince couche de terre qui les recouvrait.
Des chênes énormes et vigoureux, paraissant sortir du granit même, succédèrent aux hêtres et aux châtaigniers; une sorte de genêt, à la fleur couleur d'or pâle, illuminait cette sombre verdure.