Quelques bûcherons et quelques misérables femmes, leurs compagnes, arrachaient avec peine d'entre les roches les arbustes qu'une parcelle de terre suffisait à faire vivre. Ils saluèrent tous Pierre d'un sourire ou d'un souhait.

—Ce sont mes clients ordinaires, dit Pierre à son maître, avec complaisance. A celui-là j'ai remis en place une épaule démise, à celle-ci un pied foulé. Ah! les pauvres gens! messire Riquet, trop ignorants pour faire autre chose que ces fagots de genêts qu'ils vont vendre aux boulangers pour chauffer les fours, et trop pauvres pour jamais sortir de leur ignorance et de leur misère! Est-ce que notre canal (il disait notre canal maintenant) ne fera rien pour eux?

Riquet jeta un long regard de commisération sur ces pauvres êtres qui, à peine vêtus, la face hagarde et plombée, regardaient de cet œil étonné et indifférent de la bête de somme ce seigneur de Bonrepos, qu'ils connaissaient de vue.

Que leur importait qu'il vînt parmi eux? que leur importait ce qu'il y venait chercher? en pouvait-il sortir un allègement à leur triste condition?

—Notre canal, Pierre, répondit Riquet, doit mettre fin à leurs souffrances. Ils y trouveront tous du travail, d'abord pour les terrassements, et plus tard le commerce leur apportera un peu de bien-être.

Riquet et ses compagnons arrivèrent enfin après une montée périlleuse à la source de la petite rivière d'Alzau.

Là, sous de grands arbres touffus, sourdait un petit filet d'eau claire, qui, bientôt, à quelques mètres plus loin, se faisait bouillonnante et affectait des airs ravageurs de torrent écumeux.

Riquet en suivit le cours à pied, à travers les roches, et les précipices souvent coupés à pic.

Il faisait ses calculs, prenait ses niveaux, marchant quelquefois dans l'eau jusqu'à la ceinture, indifférent à tout, oubliant tout devant l'idée qui le dominait.

Il était si fort absorbé par sa pensée, en suivant le bord de la petite rivière, qu'il ne vit pas que son cours s'interrompait brusquement, qu'elle disparaissait, en faisant un saut de quinze pieds. Riquet avançait toujours, prenant des notes. Soudain Pierre, qui le suivait, s'aperçut du danger; en deux bonds il fut sur lui, le saisit par les épaules et le renversa en arrière sur la mousse. Il était temps!