—C'est bon, méchante, répliqua Riquet, pinçant le bout de l'oreille de sa fille. Vous l'entendez, monseigneur; eh bien! je vous fais juge de notre dispute. Et alors Riquet expliqua à l'archevêque de Toulouse, son vaste projet, il s'anima en lui détaillant les avantages, les biens immenses qui ressortiraient pour le Languedoc[2], pour la France même, de l'établissement du canal qu'il rêvait.

L'archevêque écoutait:—Oui, dit-il enfin, c'est grand, c'est utile, il faut en écrire au roi, en parler à son ministre, à M. de Colbert. L'avez-vous fait déjà?

—Hélas non, monseigneur. Il faudrait joindre à ma lettre des plans explicatifs, et si je comprends mon œuvre, si elle est là, fit Riquet se frappant le front; je ne sais pas dresser un plan correct, moi. J'ai l'intention d'en écrire à M. Roux, un ingénieur de Toulouse que je connais.

—Mais, dit en l'interrompant monseigneur d'Anglure, j'y songe, j'ai votre affaire tout près d'ici, dans la petite ville de Revel. J'ai vu un jeune ingénieur, le fils du receveur des gabelles, je vais lui écrire tout à l'instant, le mander chez vous, je vous le présenterai; et vos plans, à vous, exécutés, vérifiés, mis en ordre par lui, vous vous adresserez à M. de Colbert. Je me fais fort de vous obtenir une audience.

Et maintenant, M. Riquet, veuillez me montrer en détail votre canal, conclut l'archevêque.

L'on fit l'essai, devant monseigneur d'Anglure, du petit canal; l'eau y fut lancée, les écluses, les épanchoirs, les ponts, tout fonctionnait à merveille.—Voilà un petit canal qui deviendra grand, dit l'archevêque enchanté de ce qu'il voyait.

—Oui, pourvu que vous lui prêtiez assistance, monseigneur, répondit Riquet.

François Andréossy, l'ingénieur qui habitait en ce moment Revel, chez ses parents, était encore un tout jeune homme; il était né en 1633 et n'avait par conséquent que vingt-sept ans, lorsqu'il fut présenté à Riquet. Il avait fait ses études à Paris où il était né.

Alors seulement les mathématiques commençaient à n'être plus tenues en suspicion. Descartes et Fermat venaient de leur conférer leurs titres de noblesse, et de jeter les fondements de cette méthode d'analyse qui, depuis, est devenue le point de départ de toutes nos connaissances positives, et a donné l'essor à tant d'hommes de génie.

A la fin de ses études, à vingt-cinq ans, le jeune Andréossy dut aller en Italie pour recueillir la succession d'une tante, Claire Massei, femme de Jules Andréossy, sénateur de la république de Lucques. Il en profita pour parcourir en tous sens le Milanais et le Padouan, en étudiant justement les travaux hydrauliques auxquels il s'intéressait particulièrement. Il avait vu les écluses de Léonard de Vinci pour la jonction des canaux de l'Adda et du Tesin, il en avait rapporté des plans pris sur les lieux; aussi demeura-t-il saisi d'étonnement lorsqu'il vit à Bonrepos la petite écluse que Riquet, sans notions autres que celles puisées dans les livres, avait fait établir dans son canal en miniature.