1882
Authenticité de ce Journal. Ses enseignements et sa valeur morale.--Les armées de la République glorifiées par un Maréchal du premier Empire.--Pourquoi nous devons souhaiter la renaissance de leur esprit militaire.
Fricasse!
Comique est le nom, mais sérieuse est l'oeuvre, car elle se recommande par une sincérité rare. Et la sincérité est beaucoup à cette époque tourmentée de la première République où chaque écrivain se passionne en prenant parti pour ou contre l'ère nouvelle. Éloge enthousiaste ou réquisitoire indigne, il n'y a guère de milieu.
Le document, publié ici pour la première fois, présente du moins le mérite de ne connaître d'autre guerre que celle de l'extérieur, d'autres ennemis que ceux de la patrie. Il est authentique, et je tiens à la disposition des curieux son manuscrit original, qui est du temps, et qui me fut libéralement donné par mon ami Jules de Forge de Vesoul. C'est bien un journal de marche; chaque étape s'y trouve notée à son jour, chaque fait de guerre paraît à son heure.
En un temps où l'avancement était si rapide, il ne fut pas de plus humble carrière que celle de notre héros, et c'est précisément ce qui m'a intéressé dans une oeuvre que ne recommande, il faut le dire, aucune séduction littéraire; elle est simple comme le carnet d'un soldat citoyen qui remplit son devoir complètement et modestement. De 1792 à 1802, il fait campagne chaque année: avec l'armée de Sambre-et-Meuse, il protège nos places du Nord et fait son entrée à Bruxelles; avec l'armée de Rhin-et-Moselle, il pousse jusqu'à Munich et accomplit cette retraite devenue fameuse sous le nom de retraite de Moreau; avec l'armée d'Italie, il résiste dans Gênes jusqu'à la dernière extrémité. Reste le neuvième d'une compagnie de cent dix hommes détruite par la guerre, réduit par une blessure à regagner son village, il n'a ni un mot de plainte, ni un mouvement d'humeur ou d'ambition déçue. Il reste fier d'avoir servi son pays avec honneur et avec probité. J'insiste sur ce dernier mot, parce que plusieurs pages de son journal témoignent des plus nobles sentiments [1]. La partie descriptive n'en est pas bien riche, les développements et les réflexions ne sont jamais poussés loin, mais si l'esprit de l'auteur est borné, son âme apparaît grande et généreuse, on sent qu'il est honnête homme et bon Français. On oublie la sécheresse et la monotonie même du récit, parce qu'il vous fait sûrement connaître l'esprit du soldat et aussi les cruelles nécessités de la guerre.
Il est bon de savoir à quel prix on achète une victoire.
Certes, c'est déjà beaucoup que le courage de faire le coup de feu ou de se lancer sur l'ennemi baïonnette en avant. Mais que de soldats tombés sur la route avant de voir luire un jour de bataille! Combien de victimes obscures sont dévouées aux marches sans fin, aux misères du bivouac, aux privations des sièges, aux souffrances d'une campagne d'hiver où la maladie et la faim n'ont pas peur de votre fusil.
On ne saurait se faire idée de cela en voyant défiler un régiment ni en lisant un rapport officiel.
D'autres enseignements ressortent de notre journal. Il s'en dégage au plus haut degré l'expression de cette foi républicaine qui n'est pas encore admise sans réserve. Pour les besoins de certaines causes, on a contradictoirement exalté et ravalé les volontaires de notre première République. On verra que leur force morale fut à la hauteur de leurs souffrances, sinon de leur discipline. C'est déjà un point important acquis au débat qui n'est pas encore terminé, mais qui, pour l'honneur de nos armes, ne perd point à être approfondi. Je le constate sans esprit d'exclusion, car je suis de ceux qui ne voient ni tout en rose, ni tout en noir. Il semble que plus on creuse le passé, moins on devient absolu. En histoire, le bon et le mauvais restent aussi inséparables, dans les faits, que l'ombre et la lumière dans un paysage. On remarque seulement à certaines heures plus de lumière ou plus d'ombre, et c'est dans la mise en valeur de cette inégalité que se trouve la vérité du tableau.