Si nos volontaires de 1792 n'ont pas été aguerris du premier coup, ils ont donc montré vraiment l'esprit national, c'est-à-dire la volonté de faire respecter la France au péril de leurs vies, ce qui est la première qualité d'un soldat. Chez le nôtre, on constate aussi, et non sans une certaine surprise, que l'amour sincère de la République est empreint d'un sentiment religieux particulier et dont l'expression se trouve traduite au long dans une prière écrite à la fin de son oeuvre. Elle a été recueillie avec d'autant plus de soin que c'est un document unique en son genre. Je l'avais cru d'abord copiée sur quelque texte de l'église constitutionnelle, mais ses incorrections mêmes annoncent une oeuvre originale; elle surprend moins lorsqu'on se reporte à la jeunesse de l'auteur qui s'est passée dans le jardin d'un couvent.

Le Journal de Fricasse a été publié avec tout le respect possible. J'ai retranché les répétitions et les mots inutiles, orthographiant à l'occasion, mais sans me permettre d'ajouter quoi que ce soit [2]. Pour mieux éclairer le texte, j'ai donné une suite de dessins d'uniformes rigoureusement exacts; ils sont placés à la fin de ce petit volume avec les éclaircissements nécessaires. Au point de vue militaire, je n'avais pas à me préoccuper de la discussion de faits, mais ce que j'ai lu des relations du temps m'a prouvé que l'auteur disait vrai sur la date et la nature des mouvements dont la portée lui échappe nécessairement. On sait que, excepté au grand état-major, c'est à l'armée qu'on est le moins renseigné sur la marche générale des opérations.

Toutes précises que paraissent les données de notre sergent, un contrôle était cependant nécessaire; il nous a été fourni surtout par les mémoires d'un maréchal d'Empire qui ne saurait être suspect. Soult fut officier dans la même division que Fricasse; il appuie les détails donnés ici par ses propres affirmations, que nous avons fréquemment reproduites. À ce propos, on doit rendre hommage à la franchise avec laquelle le duc de Dalmatie paye son tribut d'admiration aux armées républicaines; il s'honore d'avoir partagé leur pauvreté, leur fierté, leur ardeur patriotique. Il déclare que le sort de la Pologne était réservé à la France républicaine si les engagements pris à Pilnitz avaient pu se réaliser.

«Mais les soldats français, dit-il, ne comptaient pas le nombre de leurs ennemis; ils avaient foi en leur propre valeur. Malgré les revers qu'ils éprouvèrent au commencement, les privations qu'ils eurent à supporter, le fréquent remplacement de leurs généraux, la profonde impression que devaient produire sur eux les cris des factions et les déchirements de l'intérieur, toujours au-dessus de leur fortune et de leur situation, ils ne virent que des devoirs à remplir; et, en attirant sur eux les dangers, ils détournèrent les regards du monde des scènes de désolation qui couvraient la surface de la France.»

Puis, parlant de la fortune contraire au début de nos armes, Soult ajoute: «Les Français payèrent leurs essais par des défaites et subirent les effets inévitables de l'inexpérience de leurs généraux, de l'indiscipline des troupes, des vices de leur organisation, de l'imprévoyance ou de la cupidité de l'administration, et de l'influence souvent malheureuse des représentants sur les armées. Ce fut un temps d'épreuves difficile à passer, mais quand l'armée en sortit, elle s'y était retrempée: les nouveaux chefs qui étaient destinés à fixer la victoire, sentaient sous le coup de ces revers leur intelligence se développer, méditaient sur les fautes qu'ils voyaient commettre et se formaient au milieu des rangs.»

À propos des remaniements que subit en 1794 la constitution de l'armée, le maréchal Soult entre dans des détails non moins attachants sur l'esprit de nos troupes d'alors; ils ne sauraient perdre à être médités de nouveau et peuvent en tout temps fournir un bel exemple.

«Les officiers donnaient l'exemple du dévouement. Le sac sur le dos, privés de solde, (car ce fut plus tard seulement, et lorsque les assignats eurent perdu toute leur valeur, qu'ils reçurent en argent, ainsi que les généraux, huit francs par mois), ils prenaient part aux distributions comme les soldats et recevaient des magasins les effets d'habillement qui leur étaient indispensables. On leur donnait un bon pour toucher un habit ou une paire de bottes. Cependant aucun ne songeait à se plaindre de cette détresse, ni à détourner ses regards du service qui était la seule étude et l'unique sujet d'émulation. Dans tous les rangs, on montrait le même zèle, le même empressement à aller au delà du devoir: si l'un se distinguait, l'autre cherchait à le surpasser par son courage, ses talents; c'était le seul moyen de parvenir; la médiocrité ne trouvait point à se faire recommander. Dans les états-majors, c'étaient des travaux incessants embrassant toutes les branches du service, et encore ils ne suffisaient pas; on voulait prendre part à tout ce qui se faisait. Je puis le dire, c'est l'époque de ma carrière où j'ai le plus travaillé et où les chefs m'ont paru le plus exigeants. Aussi, quoiqu'ils n'aient pas tous mérité d'être pris pour modèle, beaucoup d'officiers généraux, qui plus tard ont pu les surpasser, sont sortis de leur école. Dans les rangs des soldats, c'était le même dévouement, la même abnégation. Les conquérants de la Hollande traversaient, par dix-sept degrés de froid, les fleuves et les bras de mer gelés, et ils étaient presque nus: cependant ils se trouvaient dans le pays le plus riche de l'Europe; ils avaient devant les yeux toutes les séductions, mais la discipline ne souffrait pas la plus légère atteinte. Jamais les armées n'ont été plus obéissantes, ni animées de plus d'ardeur: c'est l'époque des guerres où il y a eu le plus de vertu parmi les troupes. J'ai souvent vu les soldats refuser avant le combat les distributions qu'on allait leur faire et s'écrier: Après la victoire on nous les donnera!»

Le journal de notre sergent porte bien l'empreinte de l'élan auquel un maréchal d'Empire a voulu rendre hommage. Rien qu'à ce titre, il mérite la confiance du lecteur qui cherche la vérité dans les faits; l'incorrection de leur exposé n'enlève rien à la grandeur du sentiment qui les domine. Puisse-t-il faire condamner par nos contemporains cet amour du bien-être à tout prix qui menace de fausser notre jugement des devoirs militaires! Qu'une guerre survienne, ce n'est qu'un concert de cris et de lamentations dans certains journaux, si les vivres n'arrivent pas à l'heure dite et si les malades manquent des premiers soins. Malheur très grand, sans doute, mais inévitable en campagne. Cependant c'est à qui les analysera de la façon la plus navrante pour donner de la couardise à toute une nation. J'ai lu en 1874 certains articles d'ambulanciers que je pourrais citer comme des modèles de ce genre anti-national au premier chef. En temps de paix, il se manifeste sous une autre forme. Des mères de volontaires écrivent aux journaux pour se plaindre des corvées imposées à leurs fils; certains volontaires eux-mêmes croient être des héros d'abnégation en livrant à la publicité le récit de leurs infortunes de caserne. Pendant l'automne de 1881, un journal n'a-t-il pas poussé la sensibilité jusqu'à s'attendrir sur la marche d'un régiment qui avait fait, sous la pluie, l'étape de Lagny à Courbevoie!--De tels articles sont à lire dans les réunions publiques où la désertion du drapeau est proclamée un devoir social. Dans une classe plus relevée, je pourrais citer plus d'un cas de désertion à l'étranger qui n'a pas été flétri comme il aurait dû l'être. En plein salon, n'ai-je pas entendu un écrivain de talent déclarer que le métier des armes était abject, et que les Français feraient bien mieux de prendre à leur solde une armée d'Allemands, que de se faire tuer bêtement par eux!

Simple paradoxe, me dira-t-on. Mais il est des paradoxes aussi humiliants que des aveux. On a ridiculisé dans le chauvinisme l'exagération enfantine du patriotisme; craignons le ridicule contraire qui serait infiniment plus dangereux.

Il est temps de mettre son orgueil à savoir souffrir. À ce prix seul, nous pouvons redevenir aussi forts que nos anciens.