Nous avons continué le service de cette place jusqu'au 20 nivôse, où nous avons été relevés à quatre heures du matin. Car depuis que les Autrichiens nous avaient pris un camp retranché qui était à la droite du fort, leur mitraille mettait en pièces tout ce qu'ils voyaient sur le pont dès la pointe du jour. Ils ont fait un feu avec leurs canons que la terre en tremblait. Entre sept et huit heures du matin, il y avait quatre barques de brisées à notre pont. Dans ce moment, il est venu un parlementaire au général qui commandait le fort et le sommait d'évacuer. Les généraux se sont assemblés, et se voyant dans l'impossibilité de conserver ledit Kehl plus longtemps sans y perdre bien du monde, à cause des canons de notre ennemi, sont convenus qu'on allait évacuer le fort. Cela s'est fait dans les vingt-quatre heures, du 20 au 21 nivôse; et les troupes de l'empereur en ont pris possession suivant les arrangements convenus entre les deux puissances. En sortant de Kehl, nous sommes venus loger dans nos campements ordinaires qui étaient à Bischheim.

Je dirai que ce siège nous a donné bien de la peine. La rigueur de l'hiver semblait seconder nos maux; la neige, la pluie glacée venaient s'appesantir sur notre léger habillement, et c'était là le temps qu'il a fait pendant ce siège. Nous devrions être bien habitués au froid; nous étions campés sur le sable et nous ne pouvions pas avoir de bois pour faire notre soupe; nous arrachions quelques petites racines du sol qui nous faisaient plutôt de la fumée que du feu; vraiment c'était misère et compassion [53]. Nos prêts étaient arriérés de plusieurs mois et nous ne recevions pas un sou.

C'est pendant cette quarantaine que le vrai républicain s'est distingué, en y tenant son rang avec bravoure, malgré le temps rigoureux de la saison d'hiver et la misère qui nous poignardait de tous côtés. Oui, beaucoup de citoyens le diront comme moi, sans se compromettre, que c'est dans ce poste d'honneur que l'on a pu connaître les vrais soldats, et l'amour qu'ils avaient pour le maintien de leur pays. L'endroit était périlleux. Un peu de pain glacé était là toute notre nourriture, cet endroit ne permettait pas d'y trouver du bois pour pouvoir un peu réchauffer nos pauvres membres tous navrés de froid au bivouac.

Pour nous, pauvres héros, les habillements et les chaussures manquaient depuis très longtemps, sans pouvoir en avoir; et la plupart de nous n'ayant pas d'argent pour s'aider d'aucune manière; car il y avait trois mois qu'on n'avait touché de solde.

Après avoir fait mention de nos généreux guerriers, je parlerai de ceux qui ont, dans ce moment, abandonné si lâchement leurs drapeaux pour retourner dans leurs foyers. Ils ont profité du moment où leur patrie avait le plus besoin de leurs services pour exécuter leurs projets. Ce ne sont pas les plus misérables soldats qui ont agi de la sorte; c'est ceux qui avaient tenu une conduite de brigands de l'autre côté du Rhin, qui avaient pillé et assassiné des hommes paisibles dans leurs foyers. Ils avaient de l'argent dans les mains, c'est pourquoi ils ont fui devant l'ennemi. Mais ces lâches ont été bien peu regrettés, on a regardé cela comme du venin qui sortait du corps d'un homme qui était empoisonné, et ils se sont rendus indignes du nom français, et de l'estime de leurs camarades. Je sais qu'il n'y a pas beaucoup de citoyens soldats qui ne désirent retourner au centre de leurs familles, mais enfin ce sera-t-il en quittant nos drapeaux et en nous sauvant comme des brebis égarées, que nous soumettrons à la paix des hommes orgueilleux.

Ils savent bien qu'elle leur serait utile, cette paix, mais la demanderont-ils en voyant la désunion dans nos troupes? Non! Je crois qu'il n'y a que l'union et la fermeté dans nos entreprises qui les forcera à nous demander la paix.

C'est dans le courant du mois de frimaire, an V de la République, que les désertions pour l'intérieur de la France étaient fréquentes dans l'armée de Rhin-et-Moselle.

Kehl était une belle petite ville, très commerçante; pendant le siège elle a été rasée de fond en comble; des bourgeois y étant venus, ne reconnaissaient pas l'emplacement de leurs maisons.

Nous avons entretenu l'armée autrichienne pendant une partie de l'hiver, où elle a épuisé une partie de ses forces. Ce siège a été soutenu par notre armée pour favoriser la prise de Mantoue qui était bloquée par l'armée d'Italie, il y avait déjà longtemps, et le prince Charles n'a pu lui porter du secours.

24 nivôse.--Nous sommes partis de nos cantonnements des environs de Strasbourg à sept heures du matin; nous avons été loger au village d'Obenheim, situé à cinq lieues de Strasbourg.