4.--Partis à sept heures du matin, nous sommes venus loger à Biesheim, grand village à une demi-lieue de Brisach. Nous sommes entrés cinq compagnies du deuxième bataillon et cinq du premier en garnison à Brisach.

Le 5 messidor, à dix heures du matin, la fourniture de notre casernement n'était pas bien brillante: c'était de la paille sur le pavé et quelques couvertes.

5 thermidor.--Étant dans cette ville, nous avons célébré la fête de l'anniversaire de la révolution. La fête a commencé à six heures du matin. On a battu la générale dans toute la ville; à six heures et demie l'assemblée; ensuite le rappel. Il a été envoyé un détachement de canonniers aux pièces, près la porte de Strasbourg. Toute la garnison a pris les armes, ainsi que la garde nationale, et tous se sont rendus sur la place pour former le carré, en face de l'autel de la patrie, qu'on avait construit la veille du côté de la porte de Bâle. Le cortège est arrivé sur la place à sept heures: la marche était ouverte par un peloton de cavalerie de la garde nationale; ensuite, les tambours et la musique. Après, une compagnie de grenadiers de la garde nationale avec la nôtre; après, c'était notre colonel, le commandant de la place, la municipalité de Brisach et des villages voisins, décorés de leurs écharpes. Pour fermer la marche, c'était un peloton d'infanterie et un de cavalerie de la garde nationale. C'est au moment de leur entrée sur la place qu'on a tiré plusieurs coups de canon de siège. Une partie de nos officiers, les municipalités et plusieurs bourgeois de la ville sont montés sur l'autel de la patrie; y étant assemblés, un des membres y a fait un discours, qui rappelait entièrement la manière que la Révolution française avait eu lieu, et comment les prêtres et les émigrés s'y étaient pris pour faire une contre-révolution, que nous avions su déjouer, mais qu'il fallait être toujours ferme dans notre opinion de soutenir la nouvelle constitution. Ceci était les voeux de la garnison: nous n'avions pas fait tant de sacrifices pour abandonner notre patrie à de vils tyrans. Il faut cependant dire que la joie n'était pas générale, à cause des peines que nous souffrions. Cette fête était cependant glorieuse pour les Français, mais les soutiens de la patrie manquaient du plus strict nécessaire; le prêt était arriéré de plusieurs mois, on ne délivrait aucun vêtement, enfin nous manquions presque de tout. Ceci pouvait bien faire régner la mélancolie parmi les troupes; aussi la fête ressemblait à un enterrement. La fin du discours s'est terminé par: vivre libre ou mourir! et vive la République! Ces cris n'ont été répétés que par ceux qui étaient sur l'autel de la patrie; ensuite on a commencé l'hymne de la Marseillaise qui était répétée par notre musique, mais les voix n'étaient pas unanimes, et cela a fini.

Le cortège a été reconduit de la même manière qu'il avait été amené, et la garnison est rentrée dans ses quartiers. À neuf heures du soir, le même jour, notre musique s'est rendue sur la place où elle a joué différents airs. Au même moment, les artificiers ont fait partir des feux en l'air et plusieurs marrons se sont fait entendre, et plusieurs autres fusées ont été envoyées parmi les spectateurs qui étaient sur la place. Ces dernières serpentaient parmi le monde, ce qui a donné le plus de divertissement de toute la fête; les femmes, qui sont ordinairement si curieuses, fuyaient à l'aspect de ces fusées, car elles craignaient que cela n'entrât sous leurs jupes. Après cela fait, les officiers de la garnison ont donné un bal pour finir la fête.

11 thermidor.--Nous sommes sortis de Brisach à huit heures du soir pour aller cantonner à Ammerschwihr, village à trois lieues de Colmar, à gauche, au pied des montagnes. Nous y sommes arrivés à cinq heures du matin, le 12. Toute cette contrée était attaquée d'une grande maladie sur les bêtes à cornes, comme vaches et boeufs. Des villages étaient dépeuplés entièrement de ce bétail; on ne trouvait point de remède pour cette maladie, ce qui affligeait beaucoup les habitants et les cultivateurs. Toutes ces montagnes ne sont que des vignobles qui sont d'un grand rapport; il y a aussi beaucoup de fruits de toutes espèces. Dans le bas de ces villages, venant sur le Rhin, il y a de belles plaines, qui sont assez fertiles en toutes sortes de grains et en pommes de terre.

10 fructidor.--Partis à quatre heures du matin pour nous rendre sur le Rhin, au village de Baltzenheim, à deux lieues de Brisach. Arrivés le même jour à dix heures du matin. Dans ce village, nous avons appris qu'on avait fait la découverte des conspirateurs du repos public et de la trahison de Pichegru [57] qui avait commandé à l'armée du Nord, où il avait remporté de si brillantes conquêtes. Il voulait perdre dans un moment ce qui nous coûtait tant de peines; il voulait livrer nos places fortes aux Impériaux et à Condé, qui voulaient que ce fût lui seul qui fît la contre-révolution en France. Mais aussi la trahison de Pichegru a manqué, grâce à toutes nos armées qui avaient fait une pétition au Directoire exécutif, ce qui a ranimé les coeurs des bons républicains quand ils ont vu que les armées étaient encore pour le bon parti.

Le 1er vendémiaire an VI.--Jour qui ne devait plus être consacré à la République, selon le complot des conspirateurs. Nous avons célébré avec beaucoup de pompe la fête de l'anniversaire de la fondation de la République. Voici le détail de la manière dont nous l'avons célébrée.

Cette fête a été annoncée la veille au soleil couchant par une décharge d'artillerie de position, et le lendemain une pareille décharge a été faite au soleil levant. Vers les dix heures, la générale a été battue dans tous les endroits où il y avait de la troupe; chacun a pris les armes et s'est rendu sur la place de Brisach. Nos grenadiers étaient avec la garde nationale de Brisach qui était composée de deux compagnies et de deux pelotons de cavalerie. Notre musique et tous les tambours ont été ouvrir la marche du cortège qui était composé de généraux, chefs de brigade, officiers et autorités civiles de Brisach. La marche a été ouverte par un peloton de cavalerie, et, après, un peloton de grenadiers; ensuite les tambours et la musique. Puis une compagnie de chasseurs à pieds de la garde nationale, qui était formé de petits garçons de dix à douze ans très instruits, venait après. Puis, une soixantaine de jeunes citoyennes du même âge marchaient sur deux rangs; elles étaient vêtues en blanc, avec un ruban tricolore en écharpe et tenaient dans leurs mains des panetières, remplies de fleurs, de branches de chêne et d'olivier. Quatre petits garçons, aussi habillés de blanc, marchaient en tête et portaient entre eux une grosse couronne de chêne, de laurier et d'olivier surmontée d'un bonnet de liberté. Après, venaient les généraux, la municipalité, les commandants, les officiers, puis un peloton de grenadiers de ligne et la garde nationale; ensuite un assez grand nombre d'hommes de cinquante à soixante ans, armés de piques. Un peloton de cavaliers fermait la marche. Toute la troupe et le cortège s'est rendu dans cet ordre sur la place, devant l'autel de la patrie qui avait été établi le matin. Cet autel était construit par derrière avec des branches de chêne; il avait douze pieds de diamètre; les balustrades étaient couvertes de tapis de différentes couleurs; sur l'autel, étaient placés des vases remplis d'encens, avec la déesse au milieu. Sur le coin, devant l'autel étaient élevés des pilastres de marbre, après lesquels étaient attachés huit drapeaux blancs sur lesquels était peinte une urne renversée avec le bâton royal; sur d'autres était un capucin tenant dans une de ses mains une croix, et dans l'autre une torche ardente; sur le haut des pilastres étaient un drapeau tricolore et un bonnet de liberté.

Les principaux membres du cortège sont montés sur l'autel, et un d'entre eux a fait un discours sur la fondation de la République, après quoi des jeunes citoyennes qui étaient assises devant l'autel ont chanté une hymne républicaine. Cela fait, les troupes ont défilé de la place pour se rendre sur les glacis de la ville, à droite de la porte de Strasbourg. À l'arrivée des troupes sur la place qui avait été désignée, plusieurs décharges d'artillerie ont été faites. Les troupes étant rangées en bataille, le général a fait mettre par divisions, en colonnes; puis il nous a fait un discours pour nous féliciter de notre bravoure et de notre intrépidité, en nous exhortant à continuer. C'est à ce moment qu'il a renouvelé son serment d'être fidèle à la nouvelle constitution; toute la troupe a aussi promis. De suite, il a fait déployer la colonne pour faire des feux de bataillons et de file; le canon faisait de même; chaque soldat avait douze coups à tirer. Après ces feux finis, toute la troupe est rentrée dans ses quartiers.

À huit heures du soir, trois coups de canon ont été tirés. Un détachement armé de grenadiers s'est rendu près le feu d'artifice qui était entre le Vieux-Brisach et le Neuf. Sur les glacis, toute la troupe y a assisté sans armes, ainsi que toute la population de Neuf-Brisach et des environs. Ce feu d'artifice a duré une heure et demie. Le feu fini, chacun est rentré dans ses foyers. Pour célébrer cette fête, il y avait deux bataillons de notre demi-brigade, une compagnie d'artillerie légère, une compagnie ou deux de grosse cavalerie.