C'était au village de Bagglingen, nous avons rencontré nos fourriers qui nous ont dit que si on voulait être logé, il fallait gagner les villages. Aussitôt, le plus ancien de grade des officiers des quatre compagnies, a disposé la troupe pour entrer dans les villages. On leur a envoyé demandé s'ils voulaient nous loger: ils ont répondu que non et que l'on se retire, ou qu'ils allaient faire feu. Dans ce moment, on a envoyé des tirailleurs et aussitôt le feu a commencé; ils nous voyaient peu de monde et croyaient que nous serions bientôt vaincus, mais ils ont été bien trompés, car nous les avons chassés de leurs villages, et ils ont été en grande partie se réfugier dans les bois. Il y en avait plusieurs qui avaient caché leurs armes et se trouvaient devant nous; on les renvoyait dans leurs maisons. Les femmes se sauvaient avec leurs petits enfants au berceau; tout cela faisait pitié au coeur humain; mais aussi toutes celles que l'on rattrapait, on les faisait retourner dans leurs foyers. La plupart avaient un fusil dans une main et un chapelet dans l'autre.
Lorsqu'ils ont été repoussés hors de leurs villages, nous sommes revenus prendre une position en arrière. Peut-être une heure après, ils sont venus une colonne d'environ quinze cents hommes avec deux pièces de canon, et ont tiré deux coups qui n'ont pas fait d'effet. Il nous est aussi venu du renfort, de l'infanterie légère et un détachement de hussards. Réunis tous ensemble à l'entrée de la nuit, nous les avons mis en déroute et nous avons été maîtres de nos cantonnements, où nous avons bivouaqué.
Ce village de Bagglingen est dans le bailliage nommé anciennement Canton-libre-inférieur. Nous en sommes partis le 9, à huit heures du matin, pour aller à Zurich où nous sommes arrivés le même jour. Cette ville porte le nom du canton où elle est située, sur le bout du lac du même nom, et de ce lac sort une rivière qui passe dans Zurich, et se nomme Limmat, et fait jonction avec deux autres rivières qui se nomment, l'une la Reuss, qui sort du canton de Lucerne, et l'autre l'Aar, qui sort du canton de Berne. Ces trois rivières sont réunies près d'une petite ville qui se nomme Brugg, et de là tombent dans le Rhin.
11 floréal.--Partis de Zurich [60] à midi, nous avons été loger au village nommé Thalwyl, situé sur le lac et à deux lieues de la ville, sur la droite.
12.--À deux heures du matin, nous avons été camper près le village nommé Lachen et de même situé sur le lac dans le canton de Schwytz.
13.--Partis à neuf heures du matin pour retourner sur nos pas et cantonner au village de Frienbach; nous étions quatre compagnies, les mêmes qui s'étaient trouvées à Bagglingen. Ce village et les autres qui ont été nommés sont sur le lac, à droite. En sortant de Zurich, nous n'avons pas été sitôt arrivés dans le cantonnement, qu'une attaque s'est formée entre les Suisses du canton de Schwytz et quelques compagnies de la 76e demi-brigade de ligne, vers les onze heures du matin. Dans le même moment, le citoyen Mondragon, qui était le plus ancien de grade des capitaines du détachement, a aussitôt donné ordre de battre les coups doubles, pour assembler les compagnies et pour marcher vers l'endroit de l'attaque. Au lieu d'aller où on se battait, ledit capitaine nous a fait monter une montagne prodigieuse, pour les prendre par derrière. Par le fait, la montagne a été franchie avec beaucoup de courage; arrivés au sommet, le commandant de la troupe a fait battre la charge. Je dirai qu'avant d'être au sommet de la montagne, nous étions déjà assaillis de coups de fusil. Pendant que la charge se battait, on a commencé le feu sur les Suisses, qui sont venus nous disputer le terrain; mais il a fallu qu'ils cèdent, ou ils auraient tout payé. Dans cette affaire, plusieurs pères de famille sont restés sur le champ de bataille; après, les plus hautes montagnes ne les rassuraient plus, ils abandonnaient leurs chaumières et s'allaient retirer dans des lieux inhabitables.
Le même jour, au soleil couchant, nous avons descendu la montagne et nous sommes revenus dans notre cantonnement.
14.--Partis à deux heures du matin, pour nous disposer à de nouvelles poursuites. Nous avons pris la route qui conduit à Notre-Dame-des-Hermites; nous avons monté une fort haute montagne, et, étant au sommet, près d'une grosse auberge, nous avons occupé la position que les Suisses avaient abandonnée la veille. Cette montagne se nomme Etzel, et est à une lieue du couvent de Notre-Dame-des-Hermites, où on la voit facilement. Dans les environs de ce couvent, on n'y récolte point de grains; il est de même environné de montagnes couvertes de neige. Dans cette contrée, il y a des pâturages pour les bêtes à cornes; aussi voilà ce qui les nourrit: quelques pommes de terre, du fromage et du lait.
16.--Nous sommes revenus prendre les cantonnements du 13.
21--Partis de Frienbach à huit heures du matin, notre marche a été dirigée sur la République ligurienne en Italie. Je dirai que nous avons passé à la ville nommée Rapperswyl, située sur le lac, du côté gauche. Avant d'entrer dans la ville, il y a un pont qui a une demi-lieue [61]. Je vais citer seulement les endroits où nous avons logé; car le voyage est si long et le temps si court que je ne puis pas faire beaucoup d'observations.