Nous avons fait la route assez agréablement de Chaumont à Aix en Provence. Je passerai sous silence les étonnements de mon frère pendant cette route, de se trouver dans une contrée si déserte et aussi peu fertile, sous les rochers de la Provence. J'en ferai une petite description.
Après avoir parcouru plusieurs contrées de la Provence, étant rendus à notre dépôt, à Aix, le 21 frimaire, nous avons été à trois lieues de là, sur la Durance, à un village nommé Peyrolles, jusqu'au 1er thermidor. Nous étions là pour faire rejoindre les conscrits et les réquisitionnaires; aussi pour y empêcher les assassinats que des bandes de brigands exerçaient souvent dans plusieurs de ces contrées; en un mot, ces bandes de scélérats portaient la désolation chez plusieurs pères de famille. Nous sommes partis d'Aix le 5 thermidor pour nous rendre dans une autre contrée de la Provence, une ville nommée Draguignan, où nous sommes arrivés le 9. Cette ville est située au milieu d'une plaine environnée de hautes montagnes; la contrée est charmante, on y voit une quantité prodigieuse d'oliviers; les coteaux qui environnent la ville forment un amphithéâtre planté d'oliviers qui forment une tapisserie, verte hiver comme été, ce qui réjouit la vue, et donne un beau coup d'oeil. La plaine qui environne la ville est plantée de vignes entre lesquelles on sème plusieurs sortes de grains et de légumes.
Les eaux y sont très bonnes, la contrée étant abreuvée par des fontaines venant des montagnes. La ville est fermée par une simple muraille, très haute; les rues sont d'une largeur proportionnée à leur longueur, mais bien mal entretenues comme propreté: on y laisse pourrir toutes sortes d'herbes venant des montagnes pour faire des engrais pour la terre. Dans la Provence, il y a très peu de commodités, ce qui fait qu'on jette toutes les ordures dans les rues; c'est ce qui rend le pays malsain; on y respire de mauvaises odeurs. On rapporte qu'ils ne se donnent pas l'aisance des commodités à cause de la quantité des conduits de leurs fontaines qui traversent leurs habitations.--Les maisons sont d'une assez belle construction, hautes de trois étages, plus ou moins; les habitants sont grossiers naturellement et peu humains. (Qu'ils se le disent!) Ce qui fait remarquer leur peu d'humanité envers leurs concitoyens, c'est que dans ces contrées et même dans toute l'étendue de la Provence, il s'y produit une réelle quantité considérable de brigands qui ne cessent d'assassiner journellement les voyageurs sur les grandes routes. Je me suis laissé dire que cela s'était fait de tout temps, mais cependant pas aussi souvent que maintenant.
Le costume des hommes n'est pas bien différent de celui de notre pays: la mode est de porter presque tous des vestes; les femelles s'habillent presque comme ici, sinon que leurs jupes sont fendues par derrière; leur caractère n'est pas meilleur que celui des hommes.
La manière dont je dépeins la contrée de Draguignan servira de modèle pour toute la Provence plus ou moins fertile en aliments de tout genre. Je me rappelle que l'air de la campagne y est plus chaud que dans nos pays; les récoltes s'y font de meilleure heure qu'ici, mais aussi ils plantent tout l'été car la culture ne pourrait jamais alimenter la population retirée en ce pays. Le pain y est presque toujours à quatre et cinq sous la livre de quatre onces. Le vin y est à bon compte, mais les orages y sont fréquents; aussi leur terre cultivée est-elle souvent ravagée. Le grain qu'ils récoltent, ils le font fouler aux pieds des mulets et des boeufs pour en retirer les semences.
Je dirai que les maux que j'ai endurés depuis huit années de service militaire pour ma patrie, ont été marqués jour par jour par de nouveaux sacrifices que je ne peux oublier. Ces souffrances ont été renouvelées à plusieurs époques. Ainsi je vais, dans cette feuille, tracer une esquisse de ce qui s'est passé à Gênes pendant le blocus.
Je dirai donc que notre ennemi, voulant nous ôter tout espoir de retourner en Italie, a réuni de grandes forces pour investir Gênes et enfermer notre armée. Après plusieurs combats sanglants de part et d'autre, et à plusieurs reprises notre ennemi nous ayant forcé notre ligne sur Savone, il nous a coupé la communication que nous avions encore sur terre, et les Anglais croisant sur mer où l'on ne pouvait que difficilement passer, nous voilà donc obligés de nous retirer sous la ville de Gênes, en attendant quelques renforts qui n'arrivèrent pas assez tôt. Il faut donc comprendre la misère que nous avons souffert [67] dans ce blocus. Si les habitants de la nation doivent une reconnaissance à ses défenseurs, ils la doivent en particulier aux troupes qui composaient la garnison de Gênes, soit par leurs souffrances, soit par leur intrépidité à défendre la ville malgré le manque de nourriture. Un peu de pain fabriqué avec de la paille hachée, du son, du cacao, un peu de miel pour pouvoir lier ce mélange ensemble; et quand on le retirait du four tombait-il en poussière. La viande était du mulet bien maigre; les chiens et les chats faisaient nos meilleurs repas. Grâce au jus de Bacchus! sans cela nous serions tous restés pour otages sous les murs de Gênes. Si la ville a capitulé, c'est le défaut de vivres et la grande mortalité qui en a été la seule cause. Au moment de la capitulation, on recevait par homme six onces de cette mauvaise fabrication de pain, mais toujours une bouteille de vin.
La capitulation a été honorable pour nous; nous avons emmené autant d'artillerie qu'il nous a été possible, tous nos bagages et autres armements; tous nos malades et nos blessés ont été apportés en France sur les bâtiments anglais.
C'est après la fameuse bataille de Marengo que les Français sont rentrés à la ville de Gênes et qu'il y a eu une suspension d'armes, pour en venir à une conclusion de paix; de sorte que l'ennemi a eu la ville de Gênes trois jours en possession, puis elle a été rendue par arrangement avec six autres villes et forts.
Dans ce moment, étant revenus à Draguignan à notre dépôt, nous avons été envoyés à Digne, dans les Basses-Alpes, pour y prendre les eaux thermales où j'en ai fait usage sans en être soulagé, de sorte que j'ai été renvoyé dans mes foyers, le 5 vendémiaire an IX. Je suis arrivé à Longchamp-sur-Laujon le 29 vendémiaire.