Avant de quitter cette partie de l'Italie, je veux faire une petite description sur la situation des habitants et sur la fertilité des terres de cette contrée. Depuis le Mont-Cenis à Mantoue, c'est un terrain plat et sablonneux; il est planté de toutes sortes d'arbres, mais ce sont les mûriers qui dominent; la vigne y est très commune et est plantée au pied de tous ces arbres: elle produit d'excellents vins; on y voit dans aucunes contrées les vignes attachées au-dessus de fort gros arbres, et cette vigne rapporte une quantité considérable de raisins. Les habitants du pays coupent tous les ans les branches de ces arbres pour faire cuire leurs aliments.

Ils sèment sous ces vignes des grains de toutes sortes d'espèces qui y viennent encore assez bien par rapport aux arbres et aux vignes qui leur donnent de la fraîcheur, sans quoi ils ne pourraient rien récolter à cause de la grande chaleur du pays. Dans le Piémont et autres contrées, ils sèment beaucoup de riz qui fait une partie de leur nourriture qu'avec le vermicelle; enfin ils ne se nourrissent presque qu'avec des pâtes. L'occupation de ces habitants est en grande partie le commerce, et l'élevage des vers à soie qui leur fait avoir une grande quantité de manufactures. Il y a, dans cette partie de l'Italie, d'assez beaux sexes des deux côtés, mais extrêmement jaloux et traîtres. Il y a aussi de fortes rivières et des médiocres qui arrosent les plaines de riz. La construction des maisons est assez agréable, elles sont presque toutes voûtées, mais les vitres y sont rares, car à peine peut-on avoir des verres pour boire.

Dans cette contrée sont enfermés plusieurs petits États et républiques, ce qui fait qu'il y a plusieurs monnaies, mais qui ne valent pas celle de France, excepté celle du Piémont qui vaut mieux. Autrefois, ce pays était fort riche, mais il a eu affaire à plusieurs maîtres qui lui ont ôté toute sa richesse, et la guerre a achevé sa ruine.

Je ne ferai pas grande observation sur les endroits où j'ai passé, ayant évacué de Milan à Dijon.

Le 5 prairial, nous sommes arrivés à Dijon, lieu de destination pour les blessés; nous sommes entrés à l'hôpital militaire, tout nouvellement préparé pour recevoir les blessés qui arrivaient tous les jours en grand nombre.

Je suis resté onze jours à cet hôpital de Dijon, où ma plaie a été pansée deux fois par jour. Pendant ce temps, j'ai fait plusieurs demandes aux officiers de santé pour obtenir une convalescence. Comme je n'étais plus qu'à vingt-quatre heures de mon foyer et qu'il y avait sept ans que je n'étais rentré chez moi, je me suis vu avoir un peu d'espoir de revoir encore une fois mes père et mère, ainsi que mes autres parents. J'ai reçu des officiers de santé de l'hôpital militaire de Dijon, une convalescence de deux décades pour aller cicatriser ma plaie dans mes foyers; elle m'a été délivrée le 16 prairial. Je me suis rendu le 19 à Longchamp en passant par Langres; de là j'ai pris la traverse pour couper au plus court. Je suis donc arrivé la veille de la fête que l'on célébrait pour les plénipotentiaires qui avaient été égorgés à Rastadt.

Le commissaire du pouvoir exécutif et le président m'ont fait l'honneur de me mettre de la cérémonie; ils m'ont rendu les honneurs en m'envoyant chercher par un détachement de la garde nationale; de suite on m'a offert une place d'honneur qui était à côté du président, que j'ai acceptée. Après la cérémonie, j'ai été admis au repas que les administrateurs se donnaient. J'ai été reçu avec toute la pompe et les honneurs dus à un défenseur qui n'avait jamais abandonné son drapeau.

Ma convalescence étant expirée et n'étant point en état d'aller rejoindre, je suis allé voir l'officier de santé du canton; ne trouvant pas mon bras assez bien rétabli, il me donna un délai de six décades, lesquelles étaient finies le 30 fructidor, j'ai demandé ma feuille de route pour aller rejoindre mon corps et partager avec mes anciens camarades, l'honneur que j'ai partagé déjà, l'espace de sept ans. J'espère que l'Être suprême bénira nos travaux pour le salut de toute la Franc [66].

Je suis parti de Longchamp le 1er vendémiaire an VIII de la République, pour aller rejoindre mon corps sur les frontières d'Italie.

Mon départ fut retardé d'un mois à Chaumont où je suis resté pour montrer l'exercice à une compagnie de conscrits de ce département. Après l'organisation de ce bataillon, j'ai repris ma route pour la frontière d'Italie. Je suis parti de Chaumont le 16 brumaire de l'an VIII, accompagné de mon jeune frère qui avait quitté le 9e chasseurs à cheval, pour venir prendre du service dans la 3e demi-brigade de ligne qui était en ce moment en Italie.