Les Allemands devaient sentir cruellement la présence de ces bandes qui vivaient généralement sur leurs conquêtes, et cependant ils ne peuvent donner d'air féroce à leurs oppresseurs. Autant ils prêtent une mine grognonne à leurs compatriotes en armes, autant ils conservent un air souriant à ces endiablés qui veulent absolument boire leur vin et danser avec leurs filles, non sans leur prodiguer les caresses les plus cavalières. Ils ont même voulu sans doute faire honte aux faiblesses des femmes qui ont fini par sourire à ces gueux, car une de leurs caricatures favorites représente un pantalon d'uniforme français dont chaque jambe est tirée en sens contraire par deux commères rivales. D'autres sujets favoris sont le départ du régiment, les femmes en pleurs, et des petits berceaux où le nouveau-né montre une tête miraculeusement coiffée d'un bonnet de grenadier.

Il faut avouer que les séducteurs n'avaient que la figure pour eux et qu'il leur fallait une amabilité prodigieuse pour masquer les désastres de leur uniforme. Des artistes de talent ont, après coup, naturalisé en France un type correct du soldat républicain; il porte moustaches, a le cou découvert, la cravate noire; son chapeau est mis en colonne et son pantalon a des raies roses; mais en réalité c'est moins coquet. D'abord le chapeau à cornes, considéré comme gênant, est coiffé crânement en bataille comme celui des gendarmes, et le plus souvent à rebours, bien en arrière, cocarde et panache du côté du dos. La ganse de la cocarde sert de ratelier à divers menus objets. Tantôt c'est la pipe qu'on y passe; tantôt la cuiller et la fourchette à deux pointes s'y croisent en manière de pompon gastronomique. Quelquefois la cuiller change de place et se passe élégamment dans deux boutonnières du revers d'habit. Le casque et le bonnet de hussard sont également rejetés en arrière de la tête. La moustache est une exception. La cravate monte très haut, fait plusieurs tours et ses bouts retombent avec un gros noeud sur les buffleteries. Cette forte cravate, presque toujours rayée, est plus souvent jaunâtre que noire. Comme on le verra, l'habit boutonne peu et les coudes, parfois troués, donnent une triste idée de la blancheur que pouvaient avoir conservée les revers et le gilet.

Le pantalon est à pont, plus ou moins bien boutonné; s'il est rayé, ses rayures affectent toutes les dispositions et toutes les couleurs; les carreaux, les losanges, les zébrures se remarquent dans l'uniforme des volontaires, et certains officiers, qui portent le sac au dos comme leurs soldats, ont de véritables chausses collantes, rayées horizontalement de rouge, blanc et bleu maintenues par des sous-pieds fort longs qui vont chercher le pantalon au-dessus de la cheville. Les chaussures, dont nous avons rempli tout exprès une page, sont presque toujours dans le plus triste état; un chasseur à pied que nous reproduisons plus loin, paraît n'avoir plus que des semelles fixées par des lanières. Un autre a les pieds complètement nus. La cavalerie n'en est pas encore aux habits à pans écourtés, même dans certains régiments de hussards, elle reste fidèle aux pans longs agrémentés de passepoils et de force boutons; la basane qui protège quelques pantalons a des contours à la grecque; le bonnet des hussards est surmonté d'un panache presque aussi long, et le casque sans visière des dragons disparaît avec une partie du visage sous une crinière échevelée qui leur donne un aspect féroce. L'artillerie ne se distingue que par sa tenue complète de drap bleu; son aspect sévère est relevé par les soutaches rouges du gilet dans l'artillerie à cheval.

Le havre-sac de beaucoup de soldats n'a rien de la forme régulière d'aujourd'hui. C'est un sac ordinaire en cuir ou en toile brune, serré à la gorge par une ficelle, maintenu par des bretelles; et il descend presque sur les reins du patient, ce qui devait augmenter le poids.

Un seul soldat porte le bonnet de police à flamme longue avec un havre sac vraiment militaire, mais dont les courroies retiennent tout un monde. Dans le haut s'étale une oie; son cou est serré par la bretelle, et sa tête retombe mélancoliquement dans la direction d'une marmite ballottant à hauteur de la giberne. Le centre est barré par un pain long, et un flacon pend sur le côté droit. On voit que l'assortiment est complet et que nos zouaves n'ont rien inventé. Les officiers ont des pistolets à la ceinture, et portent le hausse-col retenu par une chaînette ou par un cordon plus long qu'on ne l'a porté depuis; c'est avec le sabre le seul insigne qui annonce le grade sur la longue capote de campagne. Presque tous les tambours sont des enfants ou des adolescents; comme âge, Barras n'était pas une exception.

J'ai parlé de la surprise causée de l'autre côté du Rhin par l'apparition des armées républicaines. On a peine à croire qu'elle se soit traduite d'une façon flatteuse pour nos armes, et cela au coeur même des pays allemands. Rien n'est cependant plus certain quand on peut être mis en présence d'une sorte d'album, in-quarto oblong imprimé à Leipzig en 1794 pour le compte du libraire Friedrich August Leo. Le texte allemand et français est précédé des deux titres généraux que voici:

Abbildung und Beschreibung Verschiedener Truppen des franzosischen armee, mit illuminirten Kupfern.

Représentation et description de différentes troupes de l'armée française, avec des planches coloriées.

Le texte est sur deux colonnes. Voici le titre particulier de la partie française:

«Description des quelques corps composant les armées (françaises), par un témoin oculaire. Leipzig, bei Friedrich August Leo, 1794.»