Cette description nous a paru si intéressante et même si surprenante au point de vue politique que nous la reproduisons intégralement ici. Son rapport avec notre sujet est direct, et les détails donnés sont d'une exactitude précieuse [68].

L'auteur allemand s'exprime en ces termes:

«L'énergie, la bravoure et la constance avec laquelle les troupes françaises font une guerre qui n'a pas encore d'exemple dans l'histoire, doivent faire réfléchir toute tête à laquelle les intérêts de ce bas monde ne sont pas indifférents.

«Combien de choses jusqu'à présent a-t-on cru sur parole indispensables à une armée pour la rendre victorieuse et dont se sont passé depuis quatre ans les armées françaises?

«La sévère discipline que Frédéric II avait introduite parmi ses troupes a fait beaucoup d'imitateurs et trouvé une infinité de partisans. Trompé par l'apparence, on s'est imaginé que la sévérité poussée jusqu'à la plus inhumaine contrainte, rendait des automates invincibles ou victorieux. On en aurait jugé bien autrement dans le temps des succès de Frédéric, si on avait eu le mot de l'énigme...

«La guerre présente est bien capable de détruire une prévention qui fait généralement à chaque soldat une victime dévouée aux coups de bâton de toute une échelle de supérieurs.

«Partout on prétend que les armées agissent et partout le soldat est une créature passive qui ne peut ni se mouvoir ni agir. En garnison on accoutume le soldat à s'humilier sous le bâton, et quand on a la guerre on prétend qu'il soit sensible à l'affront d'une défaite dont la honte ne retombe jamais sur lui.

«C'est cependant avec des hommes ainsi dégradés qu'on prétend vaincre des troupes qui ne connaissent de différences entre les individus que celles des fonctions qui leurs sont confiées; de discipline que le devoir du degré où chacun se trouve placé, et de subordination que celle qu'imposent la loi et l'avantage du service. Jamais en avilissant l'homme on ne lui fera faire de grandes choses; ce n'est qu'en lui montrant qu'il est digne de cet honneur qu'on lui fait venir l'envie de l'acquérir.

«Les hommes sont ce qu'on les fait. C'est à ceux qui les emploient à savoir les manier, les former tels qu'ils doivent être pour remplir ce qu'on en attend. Mais on ne doit pas s'attendre qu'on les intéresse à faire réussir des projets qui ne leur offrent aucune perspective avantageuse pour eux ou les leurs contre des hommes qui se sont donné une manière d'être qu'ils trouvent bonne et qu'ils croient avoir droit de défendre envers et contre tous...

«Entre princes, la guerre est un jeu de hasard où le dernier écu décide. Entre princes et nation c'est le lion enveloppé d'un filet: la souris n'est pas toujours là pour en ronger les mailles. On perd quelquefois de vue que l'on ne peut rien si l'on n'est soutenu de cet accord général qui fait voler toutes les volontés vers un même but. Vouloir agir dans cet état d'erreur, c'est s'exposer à des disgrâces, ou tout au plus à des succès éphémères. C'est ce que prouve l'expérience de tous les temps. Les princes créent des armées, mais que de peines et de dépenses il leur en coûte... combien d'intérêts privés il faut ménager dans la levée des recrues! Combien de temps s'écoule avant que ces nouvelles levées puissent entrer en campagne! Le mal n'est pas grand si c'est contre un prince que l'on est en guerre. Est-ce au contraire contre une nation? Elle se lève et marche, et il est facile de voir de quel côté sera l'avantage.